« De la masturbation intellectuelle »



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Agathe Cayuela a connu comme beaucoup la Pravd’Assas par internet. Cette juriste, férue de Wagner, Nietzsche et du café crème (en terrasse, s’il-vous-plait!),  habite dans la belle ville rose de Toulouse, où elle a commencé par étudier aux Beaux-Arts. Nous lui avons donc proposé de contribuer à notre journal par ses talents de philosophe et d’amatrice inconditionnelle d’art et de littérature…


Pourquoi faire de l’art ? Pourquoi faire de l’art contemporain ?

On parle bien volontiers d’une décadence généralisée de la création. Une absence de sens, dans l’incompréhension la plus totale, un « n’importe quoi » assumé, au grand damn des amateurs d’un art « vrai », sérieux – mais, – puristes acharnés pardonnez-moi, – c’est précisément ce « n’importe quoi » qui est une chose très belle et tout à fait révolutionnaire. Cet absurde est le fondement du monde.

Quelque chose a changé dans la relation à la création artistique, sans qu’on puisse réellement donner une date solide, un mouvement précis. Il s’agit alors d’un changement inexplicable, et dans le fond, pourquoi vouloir l’expliquer ? On se rend compte du message. On réalise que l’artiste est, dans l’idéal, à la base de la réflexion intellectuelle (ou pas, le sentiment a sa place – et la réflexion émotionnelle est une forme de réflexion entière et solide). C’est problématique. On se retrouve soudainement comme des imbéciles, à savoir, étymologiquement, « sans béquilles ». Les oeuvres ne parlent plus, elles se taisent parfois – elles perdent de leur rigidité, détruisent la structure (en apparence seulement).

Et comment s’en sort-on, quand on ne comprend pas ?

Il me semble qu’une profondeur s’est imposée dans ces oeuvres explosées – précisément parce qu’il n’existe pas d’échappatoire. L’art contemporain donne alors des claques monumentales, parce qu’il nous attache face à nous-mêmes. Il nous maintient, solidement, avec une corde qui ne casse pas, – et comme dans les livres, il nous dit : « voilà, regarde, regarde, tes vices sont beaux ».

Je me permets ainsi d’établir un parallèle heureux, fortuit, qui me semble inévitable, entre cette incompréhension viscérale et la notion de l’absurde chez Camus.

 » L’homme absurde dit oui et son effort n’aura plus de cesse. S’il y a un destin personnel, il n’y a point de destinée supérieure ou du moins il n’en est qu’une dont il juge qu’elle est fatale et méprisable. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux « 

« L’absurde », dit Camus, « c’est la raison lucide qui constate ses limites ».

Dans sa vie qui ne cesse pas, un jour l’homme s’arrête, il suffit d’un soir, d’une discussion, d’un départ ou d’un verre en trop pour que la question du sens, – la question percutante et insoutenable du sens, – fasse son apparition. Quel est le sens de mon existence ? En somme, pourquoi j’existe ? Et là, une réponse fracassante, sans appel : « pour rien. »

J’existe, pour rien.

Et ce rien constitue en vérité un tout, – nous sommes fondés sur ce rien. Il faut comprendre que le rien n’est pas le vide. Nous ne sommes pas vides. Dans la conception existentialiste, vivre, c’est vivre pour rien, id. est vivre sans but. Par exemple, un croyant qui vivrait en vue de gagner son ciel, qui dirigerait toute sa vie dans ce sens, ne vivrait pas pleinement. Il vivrait « dans le but de », – or, le but suprême de la vie n’est-il pas la vie elle-même ? Vivre pour autre chose que la vie, c’est trahir la vie. C’est une vision bien paradoxale, le terme « d’absurde » n’ayant pas été établi par hasard.

Ce constat de l’absurde mène, pour Camus, à deux conséquences laconiques, et là encore nous avons le choix (sic. l’article précédent) : le suicide, car le pari du rien est jugé trop insoutenable, trop impossible, – ou une vie exaltée, heureuse, parce qu’on décide de soutenir la contradiction, de soutenir « le pari de l’absurde. » Ainsi, Sisyphe roule sa pierre éternellement, et pourtant, il faut l’imaginer heureux. Malgré ses fardeaux, ses montagnes et ses pierres éternelles, l’homme peut être heureux dans l’absurde.

L’art est alors un moyen absurde de réparation. Il faut réparer par la création toute la laideur du monde et des hommes, parce qu’on n’oublie jamais les jolies choses – et j’entends par là que des choses tout à fait insupportables peuvent être sublimes.


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