Êtes-vous réellement lucide ?


12736944_10208483566597464_2094765787_oEtudiant de deuxième année en droit, Romain WU est un homme qui aime être simple. Il aime le rouge, le bleu, la philosophie et Taylor Swift. Originaire de Blois, il trouve le droit ringard et se lance alors dans la philo pour comprendre son orientation en philosophie


Est lucide celui « qui juge, voit clairement, objectivement les choses dans leur réalité » pour reprendre le Larousse. La définition est alors simple, est lucide celui qui interprèterait fidèlement la réalité, qui ne saurait être naïf. Mais cette définition est aussi complexe, notamment par les multiples facettes que recouvrent la notion de réalité. Car enfin, qu’est-ce qui existe vraiment ? Si l’on prête à la réalité virtuelle une certaine qualité de la réalité en soi, alors nous aurons bien établi que la réalité est plurielle sans pour autant être palpable. Aucun argument aujourd’hui n’est d’ailleurs capable de démontrer que nous ne vivrions pas dans une simulation à l’image de Matrix. Qu’est-ce qui, outre le caractère ubuesque de la réflexion, ne nous pousserait pas à en croire ainsi ? C’est bien par des idées à première vue loufoques qu’ont pu naître les plus grands progrès. Pour preuve, dire que la révolution copernicienne n’eut pour effet qu’un passage du géocentrisme à l’héliocentrisme ne serait qu’un euphémisme.

Se poser la question de la lucidité c’est donc rendre compte d’une certaine définition de la réalité qui nous entoure. Mais comment peut-on l’appréhender si déjà dans nos actes quotidiens notre seuil de tolérance contribue à nous aveugler ?

Il y a mille et une façons de ne pas voir ce que nous avons sous les yeux. Il y a le refoulement, la modestie (le genre d’orgueil qui nous déplaît le moins pour reprendre Renard), l’alcool, mais aussi et surtout le système du ni oui ni non. C’est réfuter la réalité en passant par l’illusion, mécanisme implacable et pourtant nécessaire.

Le ni oui ni non, c’est dire oui à la chose perçue, non à ses conséquences. Ce phénomène, nous le rencontrons au quotidien. Cela passe de la simple cigarette que nous consumons chaque matin, à nos amours, en passant par nous-mêmes. Je sais qui elle est, et pourtant je l’aime. Voilà bien la scène que se veut exposer Molière dans Le Misanthrope. Alceste aime Célimène, mais celle-ci est une cocotte, en deçà de ce qu’il estime être ce qu’elle est. Pourtant, il ne le verra pas, et quand bien même il la surprendrait avec un autre homme, oui à la chose perçue, non à ses conséquences. En fait, Alceste se tromperait même au carré. Il est aveugle, non pas de ne pas voir, mais de ne pas mettre en accord ses actions avec sa perception. Ce serait alors une « perception inutile ». La question de la lucidité est donc ici posée, et c’est bien son absence qui révèle la présence d’une situation comique que nous ne saurions expérimenter nous-même.

Pourtant, à travers l’exemple de l’alcool nous pourrions tout autant nous remettre en question. Car avançons le, c’est quand on est saoûl qu’on est le plus lucide. C’est parce que l’homme en état d’ébriété sait qu’il est ivre qu’il est plus lucide que celui qui se persuade d’être sobre et d’avoir la contingence de tous ses choix. Parce que c’est dans l’illusion d’être le décisionnaire de tous ses actes qui fait que la personne sobre n’est pas lucide.

Cette lucidité aurait donc ce coût que nous cherchons tous à payer en nous refusant le choix de l’illusion et de ne percevoir du réel que sa première fonction : sa vérité. Que le réel est à nous et que notre perception en fait une tout autre. Que notre interprétation du réel est à l’origine de tout. Alors, la différence entre l’homme sobre et l’homme ivre c’est que l’homme ivre sait qu’il est ivre. Et malheureusement, l’homme sobre est incurable. Incurable parce que l’illusion est déjà guérie mais tout à la fois persiste. “Et s’il insiste et tient absolument à être perçu, le réel pourra toujours aller se faire voir ailleurs« . Finalement l’homme ivre s’intéresse à des choses dont on se fiche complètement, il s’en émerveille même. La dignité qu’il donne à des objets ordinaires engage une intensité d’intérêt extraordinaire.

La structure commune de l’illusion serait donc de scinder en deux (au moins) cette réalité parce qu’elle nous déplairait. C’est en cela que notre tolérance à la réalité serait finalement si limitée. C’est bien ce que tente d’expliquer Clément Rosset dans Le réel et son double qu’on ne saurait suffisamment faire tenter de faire découvrir. Le but est simple : diagnostiquer les façons de ne pas voir ce que que nous avons sous les yeux.

Nous savons tout, mais nous ne voulons pas le savoir. Comment dès lors être lucide ?

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