Vis ma vie de militant « Patriote »


« ASSAS DEUX, UNIVERSITÉ NATIONALISTE ». Poing sur le réveil. Musique coupée. Eudes sort de sa torpeur matinale, il est 7h45.

Il est en retard, il n’a que trop peu dormi, il s’est encore effondré au milieu de la nuit en potassant le Bréviaire des patriotes, Boulevard Voltaire et FdeSouche. Le voilà qui s’agite – non sans une certaine grâce nationale – dans ses draps fraichement lavés dont émane une douce odeur de lavande française. Sa divine mère qu’il vouvoie a eu la bonté, en plus du lavage des draps, de lui préparer ses vêtements pour la journée.

Saluant son affiche antimaçonnique, relique du Régime regretté, il enfile sa chemise vichy Made in Bengladesh, son pantalon de velours Made in China et des mocassins français dont il préfère taire la provenance. Eudes s’arme de son cartable en cuir qui semble avoir traversé les guerres et arrêté quelques balles russes puis part à l’assaut de la rue en franchissant sa porte.

Le voilà propulsé à deux pas de Saint-François-Xavier, non loin des Invalides et d’École Militaire, un quartier aux senteurs martiales qui lui plaît tant. Sa paroisse, son domicile, son univers. Église, famille, patrie. Eudes aimerait pouvoir dire « travail » pour honorer le Maréchal mais il faut bien avouer que ses résultats ne sont pas bons et que ses apéritifs réguliers au Crabe-Tambour lui plaisent bien plus que les études.

Le Maréchal d’ailleurs, le voilà, dans le casque de Eudes. Comme chaque matin il écoute sa musique nationale, méprise les usagers des transports en commun en faisant biper son Pass Navigo et ne salue pas le conducteur du bus au teint trop tanné pour être digne de confiance.

Alors qu’approchant d’Assas, sa Barbour le protégeant du froid, il salue ses compagnons patriotes énergiquement en ôtant son casque qui diffuse alors le dernier couplet du Chant des africains. Ensemble, ils sont invincibles, frères d’armes, de sang, unis dans le rejet, complus dans leur médiocrité culturelle.

Eudes est un modéré, il aime Pétain, Soral, Rassinier et Faurisson ; parle de lire Céline et Nimier mais semble bien incapable d’en comprendre un traître mot. Il est donc un tiède, un gaucho aux yeux de ses amis qui veulent « casser du noir » quand lui se contente de les maudire crassement.

Deux Gitanes consommées, Eudes se décide enfin à distribuer des tracts, s’indigne du TAFTA, de la domination américaine, du métissage et de ce qu’il a lu hier soir. Il n’a pas tout retenu, sans doute n’a-t-il d’ailleurs pas tout saisi non plus.

Après une journée inintéressante passée à vagabonder de TD en amphi, toujours aux côtés de Marie-Bernadette, aristocrate qu’il tentera d’épouser, Eudes retrouve ses camarades patriotes.

Il est 16h, la journée commence enfin. Les tracts sont vite distribués, les insultes vite récoltées, les basanés vite dévisagés. Eudes en a repéré un, un basané. Il le suit au contrôle des cartes – dispositif sécuritaire qu’il adore – le traque dans le hall et parce que Eudes est un grand courageux, le photographie de dos pour publier ensuite anonymement une « Dénonciation du métissage à Assas ».

Qu’il est loin le temps des ratonnades, des explosions de melon, de la gégène bavarde et du jugement facile.

Eudes ressort et brandit le cliché du métèque en trophée, ses amis patriotes sont fiers, il mérite la Francisque. La joyeuse bande de lurons blancs de peau, résignée à l’idée qu’ils ne convaincront pas, va s’installer en terrasse d’un café où le prix exorbitant de la pinte de Picon/bière semble suffire à éloigner l’indésirable.

Verre après verre, les langues se délient. Ils refont le monde et Eudes se souvient enfin qu’il se sent à son aise parmi ses pairs. Place proéminente des cultures étrangères dans les programmes d’histoire, perversion laïcarde de l’État et asservissement des masses à la solde du grand capital : tout y passe.

Les uns s’esclaffent de la misère apparente du vendeur de roses qui va par-là, les autres, sans doute bloqués dans le continuum temporel, débattent encore de la trahison terrible commise par la loi Taubira. Eudes, lui, veut paraître littéraire et sort de son cartable un bouquin introuvable. Un machin griffonné par un « génie oublié de tous », emprunté sans doute dans la bibliothèque paternelle. Il explique ô combien tout était dit dedans mais changera d’opinion dès sa prochaine lecture.

Il passe sa main dans ses cheveux, brûle une énième Gitane et use de son charme de patriote convenable pour tenter d’amadouer Louise-Emmanuelle la gueuse sans particule. Demain il dira à tout le monde comme elle était « baisable » mais sait au fond de lui que le mariage est son dernier recours face à son pucelage.

Le vendeur de roses tantôt raillé par certains camarades est maintenant insulté, Eudes n’est même pas surpris, il condamne sans doute la pratique mais peinerait à expliquer pourquoi.

Dans un soubresaut de bon sens, alors que se mêlent alcool, fatigue et éducation chrétienne, il se dit qu’il est temps de regagner son bel appartement de l’Avenue de Breteuil.

Sitôt rentré, il balaie rapidement les tracts, l’Action Française et s’allonge sur ses draps qui sentent toujours la lavande maternelle. Il regarde fixement ce journal encadré, esquisse comme chaque fois un sourire narquois en voyant Taubira singée en Une de Minute.

Eudes s’évade et son cervelet mou s’active enfin. Il se rêve chevalier catholique, bravant l’impossible pour secourir Gertrude, simili-princesse néofasciste auto-convertie, idéal féminin de notre brave héros.

Eudes, son visage poupin, sa famille bien rangée, sa chambre d’ado réac en pleine rébellion… Il paraît sympathique mais au cœur de son rêve, il pourfend sarrasins, youtres et autres étrangers. Demain il regrettera de ne pas rêver vrai.


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