Ne crachez pas sur les riches : ça pourrait vous arriver

Ça y est, c’est le grand soir. Non, je ne parle pas de mon rendez-vous Tinder tant attendu, mais du choc des géants : l’affrontement oratoire entre deux universités iconiques, Assas et Sciences Po. Un événement mythique.

En cette rentrée, la rencontre a lieu en territoire ennemi. Au 27 rue Saint Guillaume, l’amphi Boutmy est bondé et le public chauffé à blanc.  A droite, les partisans d’Assas ; à gauche, les sciences pistes : le clivage est net, pas question de se mélanger aux sociaux-traîtres. L’excitation est palpable : l’heure de la revanche a sonné pour Assas Insolent, qui, las des défaites essuyées récemment, compte bien remporter la joute de ce soir.

« Faut-il être riche pour être heureux ? » A priori, le thème semble banal, et sent à plein nez la dissertation de philo de Terminale. C’est sans compter sur le talent des équipes en lice.

Sciences Po ouvre les hostilités avec un discours facile et sans profondeur. Le premier ministre donne une définition plate du bonheur et finit sur un constat bateau : « La richesse est la condition sine qua non du bonheur ». On s’attendait à mieux. D’autant plus que la seule stratégie oratoire utilisée consiste en des attaques ad hominem. Un peu facile de citer les noms de famille de ses opposants pour tenter de gagner des points. Changement de ton et de style avec Pierre-Louis de Jaunay, le premier orateur d’Assas. Cheveux au vent, il suscite les rires et les applaudissements de l’Assemblée avec un sens du comique appuyé. Et, si on retient surtout sa chevelure soyeuse digne d’un CDR, notre homme a aussi proposé une réflexion sur le mode d’accès au bonheur et a suggéré à chacun de se remémorer un instant heureux de sa vie pour appuyer sa définition du bonheur (une accumulation de moments et d’expériences heureuses). Pas si mal. La balance commence à pencher pour Assas en ce début de débat.

La réponse cynique du deuxième ministre de Sciences Po semble confirmer la stratégie de l’attaque ad hominem de son gouvernement. Mais cette fois l’argumentaire est plus riche et plus fouillé. L’orateur soulève la question de la liberté, la possibilité de choisir offerte par la richesse et conclut son discours par une belle envolée lyrique « Vous serez libres parce que vous serez riches ». Pas révolutionnaire, mais l’argument fait mouche auprès de ses camarades.  Madeline Lagadec, qui vient ensuite, accumule les références philosophiques et littéraires, citant Aristote, Platon, évoquant Molière et Giono. Elle prend la question sous un nouvel angle : l’argent comme source de malheur. C’est la première à avoir une argumentation solide et structurée. Assas est définitivement en route vers la victoire.

La salle est en surchauffe lorsqu’arrive le troisième ministre de Sciences Po. Ses premières paroles révèlent un adversaire de taille : très à l’aise, il manie l’humour et les mots comme personne : « Heureusement pour vous que l’argent ne fait pas le bonheur, car étant donné la pauvreté de vos arguments vous seriez bien malheureux aujourd’hui ». Hilarité générale, même dans les rangs d’Assas. En véritable démagogue, il séduit les auditeurs par ses paroles mielleuses. Mais son verbe habile cache mal un profond manque d’arguments. Malgré tout l’assemblée apprécie la prestation, et les applaudissements fusent, alors que le troisième membre de l’opposition, Stan de Reboul, prend place. Sa maîtrise de la rhétorique et son discours ponctué d’humour font mouche « Nous connaissons le même pauvre, extraordinaire » « Sciences Po est extrêmement connu pour accueillir les pauvres d’ailleurs ». Tonnerre d’applaudissements. Et à la remarque d’une science-piste expliquant qu’à Sciences Po il n’y a pas que des riches grâce à la mise en place de la procédure CEP, il lâche insolemment « C’est l’apanage des riches de montrer ses pauvres. » L’amphi exulte. Son aisance à l’oral est impressionnante et ses arguments solides. Et, quand il lance pour conclure « Ne crachez pas sur les riches, ça pourrait vous arriver », c’est l’explosion. Les tables de l’amphi tremblent alors qu’il rejoint sa place.

Sciences Po fait alors entrer son champion, présenté comme un maître absolu de l’art oratoire ayant gagné nombre de joutes. La déception est à la hauteur. Après la prestation brillante de son prédécesseur, son discours semble terne et creux. Le ton est suffisant, et amer. Le public frémit, mais ça ne prend pas. La prestation est vite oubliée avec le dernier orateur d’Assas, Jules Robert, qui a mené un véritable travail de réflexion. Répondant avec esprit à ses opposants, il enrichit l’argumentation, et clôt le débat sur une touche poétique « soyez une foule sentimentale, ayez soif d’idéal ».

Le jury délibère rapidement, preuve que leur décision a été facile à prendre. La sentence tombe : l’équipe d’Assas est vainqueur, et elle rafle au passage le titre de meilleur orateur. Le doux parfum de la victoire soulève une nouvelle interrogation : Que faire de la richesse quand la victoire d’Assas suffit à être heureux ?

Félicité de Parcevaux

 

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