L’appropriation culturelle : nouvelle lubie américaine bien-pensante ou réalité néocolonialiste ?

En juillet 2015, une foule de manifestants proteste devant le musée des Beaux Arts de Boston contre une exposition de kimonos qu’ils jugent raciste et taxent d’appropriation culturelle. Le musée annule son exposition.

En novembre 2015, les étudiants d’une université canadienne protestent contre la mise en place de cours de yoga pour personnes handicapées, accusant ce cours d’insensibilité culturelle. L’université supprime ce cours.

En novembre 2016, des étudiants assistent à une fête coiffés de sombreros, laquelle fête avait utilisé le mot fiesta sur son carton d’invitation. Les étudiants de la communauté mexicaine se disent heurtés. Les étudiants seront exclus de l’université.

A la Fashion Week de New-York Printemps-Eté 2017, le designer Marc Jacobs fait défiler des mannequins blanches avec des dreadlocks. Twitter s’enflamme. Il s’excusera quelques temps plus tard.

Telle est la nouvelle réalité américaine, une réalité qui laisse dubitatif pour un continent se targuant d’être le berceau et l’étendard des libertés individuelles.

Un terme qui porte à confusion

Mais tout d’abord, arrêtons-nous sur la définition d’appropriation culturelle. Il s’agit d’un concept originaire des Etats-Unis selon lequel l’adoption ou l’utilisation d’éléments d’une culture par les membres d’une culture « dominante » serait irrespectueuse et constituerait une forme d’oppression et de spoliation. (1) Cette notion, depuis longtemps acquise pour les universitaires nord-américains atteint aujourd’hui l’Europe et divise déjà le milieu des arts et de la mode. Cette division et ces crispations s’expliquent aisément puisque s’il y a bien un sujet où les sensibilités de chacun sont touchées, c’est justement celui-ci.

De plus, alors que définie, la notion d’appropriation culturelle fait toujours et encore l’objet de confusions, que ce soit avec celle d’assimilation ou de métissage. En effet, alors que dans le cas de l’appropriation culturelle, l’interférence des cultures est pensée sur un mode conflictuel, sans qu’il ne soit question d’une quelconque égalité entre les échanges, le métissage est dénué de toute violence. L’assimilation est quant à elle caractérisable lorsque les membres d’une minorité adoptent les codes de la culture dominante, l’exact contraire de l’appropriation culturelle donc.

L’appropriation culturelle, une forme de néocolonialisme ?

L’appropriation culturelle telle que née aux Etats-Unis trouve ses sources dans la conquête et la colonisation américaines. C’est d’ailleurs à la suite d’études postcoloniales des années 80 qu’a émergé cette idée. L’une des appropriations les plus répandues et critiquées aux Etats-Unis est alors celle de la culture amérindienne, population exterminée et encore victime d’oppressions de la part du gouvernement américain. Le célèbre mannequin Karlie Kloss défilant avec une coiffe indienne en 2012 pour la marque de lingerie Victoria Secret en est une bonne illustration, les internautes n’ont d’ailleurs pas manqué de hurler au scandale.

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Alors peut-on légitimement capter la culture d’une civilisation discriminée comme celle-ci en laissant de côté son passé douloureux ? Peut-on, en quelques sortes, capitaliser ces cultures, et donc ces souffrances ? Pour certains, l’appropriation de cultures vidées de leur signification, détachées de leur contexte d’origine, ne serait alors qu’une forme de néocolonialisme (2), ravivant des souvenirs d’oppressions politiques, économies, militaires et bien sûr raciales.

Entrave à la liberté d’expression, à la liberté de créer, à l’échange : les vrais effets du concept

Bien que partant de bonnes intentions, ce concept est pourtant en train de produire des résultats diamétralement opposés à ceux attendus : blocage à la liberté d’expression, de création, entrave à tout échange culturel. Or, dans un contexte de mondialisation comme le nôtre, l’échange est la richesse de toute culture, l’échange est même ce qui fait vivre toute culture, et ce depuis la nuit des temps. La civilisation romaine ne doit-elle en effet pas beaucoup à celle hellénistique ? Et la culture japonaise aux civilisations chinoises et coréennes ? Il semblerait que si. Ces accusations laisseraient supposer que nous serions aujourd’hui incapables de comprendre une culture qui n’est pas la nôtre. Chacun se retrouve alors cantonné, enfermé dans sa seule et propre civilisation.

Alors, comme les romains imitèrent Polyclète, comme Hokusai s’inspira de la calligraphie chinoise, approprions-nous les autres cultures, infiltrons-les, réinventons- les.

En route vers une pureté culturelle

L’anthropologue Monique Jeudy-Ballini va même plus loin en signalant qu’« il n’existe pas de culture « pure ». Quels que soient les murs qu’on voudrait ériger, les sociétés sont perméables ». C’est bien en effet une idée de pureté raciale ou culturelle qui se cache derrière les idées accusatrices d’appropriation culturelle, elles qui sont alors les vecteurs d’une nouvelle ségrégation. Le Parti français des Indigènes de la République, apparu en 2005, tout en proclamant vouloir éradiquer l’appropriation culturelle (3), organise dans le même temps des camps d’été où les enfants sans origine indigène sont priés de rester chez eux. Paradoxal mais vrai. Nous assistons là à un « racisme justifié par l’antiracisme », à un « apartheid justifié par l’apartheid » (4). Défendable ? Difficilement.

Quelle serait alors la prochaine étape ? Modigliani et Picasso accusés de s’emparer de l’Art africain ? Bizet imputé d’insensibilité culturelle dans Carmen ? Et quand verrons-nous les catholiques s’indigner de la comédie musicale Sister Act ou des tatouages de la Vierge sortis de leur contexte religieux ?

Alors cessons de nous indigner, laissons ces lubies bien-pensantes aux Américains, continuons à créer, inventer, échanger, cela nous fera le plus grand bien.

GCA

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Appropriation_culturelle

(2) Monique Jeudy-Ballini

(3) http://indigenes-republique.fr/appropriation-culturelle-jai-tout-compris/

(4) http://www.rtl.fr/actu/societe-faits-divers/appropriation-culturelle-rien-ne-peut-justifier-les-apartheids-tonne-anne-rosencher-7789222357

 

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