Récit d’une soirée sous tension à Tolbiac

La Commune Libre de Tolbiac est aujourd’hui au cœur de l’actualité médiatique. Nouvelle Notre-Dame des Landes pour certains, expression d’un mécontentement étudiant pour d’autres, ce blocus marque un clivage certain ne serait-ce qu’au sein des universités bloquées.

Face au manque de communication et aux témoignages contradictoires, la quête de compréhension prend le pas ce vendredi 6 avril sur mes révisions de droit constitutionnel.

Le blocus de Tolbiac

Nous prenons donc le chemin de Tolbiac « la Rouge » le Vendredi 6 Avril aux alentours de vingt heures. Dès l’entrée du centre, des bannières nous indiquent que nous sommes au bon endroit. La « commune libre de Tolbiac » devient une réalité. Un nombre somme toute assez conséquent de personnes profite du retour des beaux jours en buvant des bières sur la colline goudronnée. L’on en arrive même à se demander si un blocus avait bien lieu ici. En entrant dans les locaux, il nous est donné d’admirer les changements opérés par les occupants. Des tags sont présents sur tous les murs, charpentes, écrans et toute autre surface plane susceptible d’accueillir l’expression vengeresse de jeunes désabusés.

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Si l’idée d’un blocus peut être concevable pour des étudiants en mal d’écoute, je ne peux m’empêcher d’avoir un pincement au cœur face à toutes ces dégradations, pour certaines irréversibles. Ces actes vont selon moi à l’encontre du mouvement et de l’image que ces bloqueurs ont voulu donner à l’origine. Sous peine de passer plutôt pour des vandales que des opposants légitimes, ils y expriment une volonté de rebattre les cartes de la société, de supprimer l’oppression des puissants, que ceux-ci soient représentés par l’Etat ou bien par les grands capitaux.

Un mouvement de gauche

Quiconque vous dira que ce blocus n’est ni politisé ni politique se trompe. La commune de Tolbiac est un idéal sociétal soutenu par des gens de gauche. Cette conception se reconnaît ainsi parfaitement dans la manière dont leur communauté est organisée. Les bloqueurs revendiquent un mouvement sans leaders. Ils n’en restent pas moins structurés, cela se voit notamment pour l’attribution des tâches ménagères. Au moment de rentrer pour la première fois à Tolbiac, nous nous retrouvons face à une quinzaine de personnes épluchant des pommes de terre et des carottes. Plus généralement, toutes leurs tâches ménagères se font sur le principe du volontariat et cela semble fonctionner assez bien jusqu’à présent.

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Cet esprit communautaire, égalitaire fortement imprégné de socialisme se retrouve de la même façon dans les cours alternatifs proposés par les bloqueurs. Ceux-ci tournent bien souvent soit autour de la Révolution Russe soit sur les moyens mis en place pour opprimer les plus faibles. Si les intitulés pourront faire sourire par leur orientation à peine dissimulée (« Révolution Russe », « Comment les infrastructures capitalistes entraînent une oppression du salarié ») la volonté de développer un enseignement crédibilise leur mouvement. L’université libre et ouverte à tous représente en effet un des axes fondateurs du mouvement. Cette liberté voulue sans limites a pu effrayer, la référence à la commune de Paris n’aidant pas.

Affrontements à Tolbiac

Avant de me rendre à Tolbiac, j’avais lu des témoignages relatant des agressions sur des journalistes, des activistes réprimant tout avis s’écartant de la doxa majoritaire . C’est donc avec une certaine appréhension que nous commençons à discuter avec les étudiants présents. Cette appréhension ne sera que passagère et, très vite, nous sympathisons avec un ancien étudiant venu comme nous « constater ». Il nous propose du cannabis contre une bière ; si nous refusons tout d’abord, l’échange ne nous paraissant que peu honnête, notre envie de rencontrer des gens nous amène bien vite à partager nos achats de bon cœur. Nous nous ouvrons à la communauté de Tolbiac et elle nous le rend bien. Je m’isole un moment pour retourner à l’intérieur du centre.

Un mouvement de foule sans précédent annonce le passage d’une soirée à une autre.

Les lumières rouges et les cris au loin ne font que confirmer mes soupçons. Les bloqueurs réagissent très vite face à cette attaque de militants d’extrême-droite. Ils semblent y être préparés. Rien ne me préparait à l’apanage de violence dont nous sommes témoins. Des cris venant de tous les côtés, des bouteilles et des projectiles s’écrasant dans un fracas monstre, ne relever aucun blessé relève du miracle. Le calme de la soirée laisse place à une scène de combat en plein Paris. Les militants d’extrême-droite, armés de barres de fer et protégés par des casques sont venus faire acte de représentation. Une seule étincelle suffit pour que cette gentille troupe de bloqueur se transforme en groupe armé et prêt à défendre leur territoire. Plus intéressant encore, nous, étudiants d’une fac extérieure, ne nous sentant en aucun cas concernés par cette cause, nous nous retrouvons entraînés dans cette ferveur populaire qui nous pousse à applaudir à la fin des échauffourées « notre » victoire durement gagnée.

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Le stress allié à un sentiment de corps s’insinue dans les pensées de chacun d’entre nous, dans nos paroles ; sommes-nous devenus des partisans de la cause ?

Très vite, ces impressions s’évanouissent et notre objectif initial revient au premier plan : récolter le plus d’informations possibles pour comprendre le blocus.

La suite de cette soirée nous donna encore matière à réflexion.

Une Assemblée générale sous le signe de la tension

Suite aux échauffourées avec les militants d’extrême-droite, tout le monde est convié à rentrer à l’intérieur du centre.

Une AG va avoir lieu, sans que l’on sache vraiment quels sujets y seront discutés. Nous nous exécutons : assister au déroulement d’une AG étudiante est ce pourquoi nous sommes venus en premier lieu.

Est-ce vraiment la dictature d’une pensée unique ? L’expression d’avis contraires est-elle possible ?

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Tous les étudiants s’installent dans un amphi ouvert pour l’occasion. On nous annonce que des responsables de l’administration sont arrivés après avoir eu vent des scènes de violence devant le centre. Tous les esprits sont échauffés. Très vite, le chaos prend le dessus ; un brouhaha couvre les propos des supposés leaders qui cherchent à calmer l’assemblée.

Un micro est branché et divers points sont abordés sans réelle organisation. La question du départ est abordée dès le début de l’assemblée : « Qui veut partir ? Ceux qui veulent partir, ils ont qu’à partir. ». Ainsi, les départs témoignent des degrés de protestation assez différents au sein de la même communauté. Finalement, très peu de gens partent que ce soit par pression de la foule ou par peur des derniers militants d’extrême-droite encore présents aux alentours de Tolbiac. L’atmosphère est tendue, certains membres cagoulés manquent de me confisquer mon téléphone portable me soupçonnant de les filmer.

L’arrivée de Georges Haddad censé rassurer les troupes

Très vite, la conversation se fixe autour de l’intervention de la police dans l’enceinte de Tolbiac. Face à cette possibilité, tous sont catégoriques : sous aucun prétexte les policiers ne pourront rentrer. C’est dans ce contexte explosif que le président de l’Université Paris 1 est annoncé. Il arrive aux alentours de minuit. Georges Haddad entre dans l’amphithéâtre sous les acclamations de la foule qui scande son nom. D’une carrure imposante et dans un blouson en cuir noir, il n’a pas l’allure d’un universitaire.

Celui-ci condamne fermement les violences qui ont eues lieu plus tôt dans la soirée, assure que la police n’entrera pas à Tolbiac. Cette dernière affirmation est pourtant à nuancer. Il est assez aisé d’imaginer qu’il voulait avant tout que les choses se calment d’elles-mêmes, il n’a en effet qu’une autorité assez limitée. Il l’annonce, « ce bâtiment n’appartient pas à l’Université ». Le sort des bloqueurs n’est donc pas entre ses mains. Il leur témoigne néanmoins du soutien de l’administration et est donc acclamé dans un amphithéâtre où l’ambiance est électrique.

Suite à ces déclarations, les gens commencent à quitter la salle et Georges Haddad est laissé face à son impuissance. Il déclarera ainsi « je suis un putain de président d’université ».

L’avenir de la Commune de Tolbiac est ainsi toujours incertain, Haddad admettant alors que « la situation n’est absolument pas sous contrôle, il n’y a absolument aucun contrôle. Honnêtement, vous vous mettez en danger », dans un dernier accès de frustration il reconnaît en se parlant à lui-même « la connerie d’avoir accepté ce poste ».

Suite à cela, nous prenons le chemin du retour, escaladons les barrières avec plus ou moins de mal et nous dirigeons vers le métro. Nous rentrons tous épuisés mais avec pour objectif d’écrire sur le blocus de Tolbiac, de retranscrire ce que nous avons vécu. Cette soirée marquait peut-être un tournant majeur dans la poursuite du blocus.

FRANCE-SOCIAL-STUDENTS-UNIVERSITY-STRIKE

Bertrand Steiner

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