Vis ma vie de Science Piste à Assas

Il est 10h34. Réveillé par le bruit des embouteillages de la place Max Weber, du XIIe arrondissement, Richard se lève. Les yeux encore rouges et douloureux, après une longue nuit passée à tenter de comprendre le texte de Marx, Richard rampe difficilement en dehors de son lit double parsemé de polycopiés. Son premier geste est de rallumer une bougie éteinte sur l’autel dédié à Pierre Bourdieu, le père de toute chose. Un génie, le Créateur du Savoir qui permettra aux opprimés éduqués de vaincre toute stratégie des élites visant à reproduire leur position à la tête de l’Etat. Bourdieu, c’est comme Attali, la persistance en plus.

Après une lecture de l’alerte info Cairn, Richard saisit son matériel de travail : un bic noir mâché jusqu’à l’encre, un Mac recouvert d’autocollant de toutes les manifestations citoyennes et apolitiques et un cahier plein de notes sans aucun lien entre elles. Le Eastpack remplit, il ferme sa porte.

Le ticket de métro acheté 1€90 à la station (Richard se refuse à s’abonner au pass navigo, instrument de pouvoir des élites mondialisées sur les classes populaires extra-périphérisées détentrices d’un faible patrimoine culturel), Richard observe les gens. Peut-être devrait-il écrire un mémoire sur les relations humaines dans les espaces confinés. Le métro est doublement intéressant. Et par sa population, et par son financement. Mais comment comprendre tout cela ? Richard est pris d’une bouffée d’angoisse. Si l’Etat paie, comment peut-on définir l’Etat ? Est-ce un métro subventionné par la structure que définit Marx ? Ou Bourdieu ? Ou Weber ? Ou Tocqueville ? Ou Aron ? Non, pas Aron. Aron est la marionnette de la noblesse cosmopolite écrasant par son métacapital les autres individus.

Né dans le 7ème arrondissement, après un passage par les rallys et les lycées privés, un bac ES obtenu avec mention assez bien, Richard pourrait être érigé en exemple des Pinçon-Charlot. Mais ne disposant pas assez de capital culturel, refusé des cercles de pouvoir, il sait pouvoir expliquer les comportements humains à ses semblables et construire une société plus juste. Sa première tentative à Nuit Debout s’est soldée par des huées, un œil au beurre noir causé par une tomate trop mûre et une belle déception bisexuelle, mais grâce à cette étude épistémologique impérative transgéographique, il a compris que le mouvement Nuit Debout n’était qu’un simulacre de post-démocratie.

Il est 11h59. Richard traverse la rue d’Assas. Il est violemment percuté par la Jaguar de fonction de Guy Lhomelette. Le Président d’Assas ne l’a pas vu. La voiture continue d’ailleurs comme si de rien n’était. Entrant dans le hall plein ce lundi midi, Richard descend en salle 04 pour son cours magistral. L’amphithéâtre, comme il aime l’appeler pour se rappeler son passage par le droit, est plein : 40 personnes.

Le CM commence. Le professeur parle de Bourdieu. Puis après une question de César, dérive sur le problème existentiel causé par une étude sur la coquille Saint Jacques des Philippines, qui ne se décroche jamais de son rocher malgré les violentes vagues : cela veut-il dire que les humains n’immigrent pas pour des problèmes, mais parce que leur nature les y oblige ? Sandra, étudiante blonde un peu débile mais spécialiste de Bourdieu n’est pas d’accord. Si on lit la grande thèse du sociologue, « Symbolique du Bonobo en pays de Laine », qui explique par l’étude zoologique l’exode rurale dans l’Egypte Antique et donc pose les bases du système politique Vietnamien, on voit que les migrations sont essentiellement dues à des stratégies des élites dominantes pour renouveler les masses et ainsi les empêcher de s’attacher à une terre et de connaitre le système, mais aussi de se sentir légitimes. Jean-Eude cite Aron, déclenchant une violente vague de protestation. Le cours se termine.

Richard profite d’une pause cigarette pour étudier le comportement, les habits et le langage des juristes. Espèce dominante déchue après l’apparition des sciences de Gouvernement, les juristes restent intéressants. D’ailleurs, après cinq ans de droit et un Deug obtenu, Richard est juriste. Refusé de l’IEP de Paris 3 fois, dont 3 avant l’oral, Richard garde un souvenir ému de ses années de travail. Il croit trouver un sujet de mémoire lorsqu’une belle jeune fille d’Assas passe à côté de lui : les types de parfum chez les élites, étude comparative avec l’odeur corporelle des classes laborieuses. Recherchant dans son dictionnaire des Sciences sociales, Richard découvre avec horreur que Bourdieu n’a rien écrit dessus. Sans matière première à user, il abandonne le sujet.

Passant dans le hall, Richard se fait bousculer trois fois. Les gens ne le voient pas. Il faut dire qu’à Assas, les classes sociales sont multiples et hiérarchisées. Les juristes fondent leur cabinet, les éco-gestion se font embaucher comme secrétaires, les IFP écrivent des articles avec de mauvais termes juridiques. Les politistes, eux, les emploient pour contester leurs licenciements.

Le TD commence au sixième étage, près des toilettes. Après 50 minutes d’exposé en TD, la classe se prend la tête sur le fait de savoir si la laïcité de Bourdieu pouvait être complète, étant donné qu’il s’appelait quand même Bourdieu. Richard s’autorise une seconde pause. Avec tous ses amis, il va au bar et noie son malheur d’être incompris dans une pinte. Heureusement, il en est à la moitié de la semaine. Ils discutent ensuite de la réaction de Yasmina, une nouvelle à Assas, choquée qu’on refuse de comprendre que les casseurs des manifestations brûlent les gymnases avant tout pour protester contre la hausse du prix des cahiers Clairefontaine. David, lui, conclut en rappelant que c’est une forme de terrorisme, mais bien moindre que le terrorisme étatique symbolisé par Hiroshima et Nagazaki.

Mais Richard sent que son ventre se serre. Est-il apte à vivre en société ? Hier soir, alors qu’il terminait son exposé en Relations Internationales sur les sondages favorables à #MeToo au Pakistan, et que son groupe trouvait difficilement un lien avec Bourdieu, Richard s’est pris la tête avec Pierre. Voilà deux semaines que ce dernier lui assurait que sa partie serait finie à temps. Ça n’a pas été fait. Pierre lui promet de lui envoyer un mot de la RATP expliquant ses retards tellement importants qu’ils lui empêchaient d’arriver avant la fermeture de la bibliothèque. Entre Pierre et Jean qui dispose d’un tiers-temps lui permettant d’enregistrer son exposé depuis chez lui, Richard s’en veut. Ces handicaps sont-ils dus à la domination qu’il exerce sur ses semblables ? Mais quelle domination : symbolique, traditionnelle, légale-rationnelle ?

Il est 22 heures. Richard décide de faire un tour sur internet pour trouver un master qui lui permettra de rester au chômage le moins longtemps. Il ne regrette cependant pas ses études. Théoriquement, il comprend le monde. Mais, quelle est la définition du monde ?

Le Lozérien

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s