La vie, la ville et les gilets Jaunes.

Selon le sociologue Robert Park, « La ville n’est pas une simple agglomération d’hommes et d’équipements, c’est un état d’esprit ». En se baladant dans Paris on observe en effet quelque chose : la ville n’est pas un objet statique, elle est un organe vivant ou plus exactement un organe traversé par la vie. La vie qui s’immisce dans les différentes strates de la ville, dans ses différentes structures, des plus visibles aux plus invisibles, et qui la transforme au quotidien.

Preuve de ce paysage urbain en perpétuel mutation, le cas des Gilets Jaunes est éclairant car il a et continue d’impacter la géographie de la ville. Au plus fort des manifestations, fin novembre-début décembre, les quartiers traversés par les cortèges ont subi de profondes transformations en amont mais aussi en aval de ces évènements. Des stations de métro fermées, les plaques métalliques autour des arbres retirées pour éviter qu’elles ne servent de barricades, fermetures de Magasins, de Musées, d’Institutions, trafics bloqués, engins de chantiers enlevés de la voie publique, des rues sans véhicules, le bitume fondu par endroit, des vitrines cassées… Pour avoir traversé la capitale le jour de l’acte IV, il était impressionnant d’observer la mutation du paysage et de l’atmosphère urbaine. Passant dans le 8ème arrondissement principal lieu des manifestations, tous les magasins étaient barricadés, les rues vides bien que remplies de camions de CRSS. On aurait dit une ville qui se prépare à la guerre ou qui attend un cyclone. Mais cette ville devenu morte prouvait ainsi par sa brutale transformation qu’elle baignait de vie.

Pour prévenir les casses et éviter les dégradations un certain nombre d’enseignes ont installé des panneaux en bois sur leurs devantures. Mais contrairement à la majorité des mesures prises qui étaient assez éphémères, ces plaques de contreplaqué, installées à la hâte avant l’acte IV le 8 décembre, sont restées durablement (et continue de rester pour une partie d’entre elles) dans le paysage urbain. Il est alors intéressant d’observer le devenir de ces plaques, de ces simples morceaux de bois qui vont au cours de différentes temporalités recouvrir des fonctions différentes. Elles vont subir des réappropriations, subir des détournements utilitaires, connaitre des utilisations diverses, montrant à la fois les changements que peut connaitre la ville dans son architecture et sa structure, mais aussi son incroyable capacité, à travers ses habitants, à se renouveler et à s’adapter constamment.

1Devanture de banque protégée par des planches de bois, rue Gaillon- crédit photo Marceau VASSY

Espace vertical de quelque m2 devenu espace de vie, la plaque de bois est d’abord installée dans un but précis : celui d’être un rempart pour le capital, une barrière de protection pour les enseignes, les magasins, les banques, les compagnies d’assurance. Les plaques de contreplaqué qui émergent le soir du vendredi 7 décembre servent donc à protéger, à éviter les pillages, les jets de pierres, les dégradations, elles doivent garder intact, prévenir, protéger : ce sont des boucliers. Mais cet objet de défense, cet élément inerte va être investi par la vie, c’est à dire par l’humain qui va rapidement transformer, dévier l’essence de l’objet. Car le bouclier bien qu’il cherche à protéger, polarise aussi les coups et attire l’attention par la visibilité qu’il entraîne. Se voulant discret pour éviter les dégradations, la planche de bois devient réceptacle et engendre donc des réactions.

La première réaction est celle de la réappropriation politique par l’écriture de slogans, par des graffitis, des tags politiques peints par les Gilets jaunes au cours des manifestations. Le Gilet Jaune transforme alors la barrière éphémère en un mur, une page blanche sur lequel il peut écrire sa colère. La plaque de contreplaqué se change alors, comme le sont bien souvent les murs, en un manifeste, en un miroir des protestations, en affiche politique. Xavier Crettiez et Pierre Piazza auteurs de Murs rebelles- Iconographie nationaliste contestataire écrivent ainsi : « L’étude des murs rebelles et bavards, supports de messages omniprésents le plus souvent anonymes, brutalement exprimés et ancrés de manière quasi indélébile dans la géographie de ces territoires en lutte, éclaire ainsi le rôle primordial joué par cette mise en scène visuelle de la contestation qui favorise les mobilisations ». Le slogan politique qui fonctionne comme une publicité embrasse donc l’espace urbain, il publicise des idées et communique. Ses barrières de bois qui se voulaient neutres, simples remparts, deviennent alors des objets communicants, des affiches militantes, des appels à la révolte, à l’engagement : ils dénoncent. Ceux qui écrivent renversent alors l’ordre en utilisant les planches en bois comme support politique.

La diversité des slogans qui apparaissent sur ces barricades de bois témoigne alors de la diversité des revendications, met en lumières les attentes, les protestations. Parmi les nombreux slogans ou phrases tagués sur ces planches, il est possible de les classer en plusieurs catégories.

D’abord, ceux de nature brute, ou brutale du style : « Macron on t’encule FDP- Joyeux bordel il est temps de payer » vu sur les planches en bois d’une boutique Dior ou encore « Macron, Le Pen, Mélenchon : Dégagez tous ! ».

 

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crédit photo Marceau VASSY

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crédit photo France Montagne

 

D’autres, plus subtils, jouent avec les mots, et rentrent dans une esthétique plus soixante-huitarde avec des slogans bien pensés et souvent ingénieux comme « Macron et les Cac40 voleurs », « Une pensée aux familles des vitrines… », « Ok Google, paye tes impôts », « Fin du moi, début du nous », « The chômeuse Go on », « Ils ont la Police on a la Peau dur ».

 

 Crédit photos Guillaume Duval

 

Enfin une autre forme de slogans diffère encore par sa nature puisqu’ils sont in situ, c’est à dire qu’ils prennent sens uniquement sur la planche en bois d’une enseigne particulière. Ce sont des slogans qui font directement écho à la marque, en détournant l’image public, les messages publicitaires de l’enseigne. Par exemple sur une vitrine de la Caisse d’Epargne on peut voir écrit « Vive les vrais écureuils » faisant ici référence à la mascotte publicitaire de la banque. Autre exemple, « Insurrection. What else ? » devant une boutique Nespresso parodiant la célèbre phrase habituellement prononcée par G. Clooney. Ou encore « Un parfum de Victoire » devant une enseigne Chanel. Cela témoigne parfaitement de cette réappropriation puisque le message politique s’inscrit sur les barricades des enseignes et joue avec leurs images, créant un contraste entre le message de la rue et celui de la marque.

 

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 Crédits photos Guillaume Duval

 

 

Simultanément à cette première réaction, dans l’instantanéité des manifestations, si certains taguent ces planches de bois et les transforment en objet politique, d’autres les changent en arme. La protection pour vitrine est décrochée par certains pour alimenter des feux au milieu des rues, d’autres les prennent pour construire des barricades pour se protéger et limiter l’avance de la Police, d’autres les jettent sur les CRS et se réapproprient le bouclier de bois en le transformant en glaive. D’autres enfin, peut-être moins imaginatifs et ayant une conception plus brutaliste de la réutilisation, les arrachent simplement et détruisent les vitrines derrière. « Tu as voulu te protéger salop, tu pensais éviter les coups et bien prend ça dans ta gueule ordure ! » pourrait être la maxime de ces individus. Ces enseignes en recouvrant ainsi leurs vitrines de planches de bois ont fait sans s’en rendre compte comme l’artiste Christo qui empaquète des bâtiments. Christo cache à la vue d’autrui des édifices dont la forme, l’aspect va changer ce qui met en lumière le bâtiment par la dissimulation volontaire, c’est un processus qui vise à cacher pour mieux montrer. C’est à peu près la même dynamique mais cette fois de manière involontaire qui se met en place avec ces protections en bois. En voulant se dérober, se faire discret, ne plus être visible pat les Gilets Jaunes certaines enseignes sont devenues en réalité plus visible dans l’espace urbain et ont attiré l’attention.

 

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Gilets Jaunes enlevant des panneaux de protections d’une vitrine le 8 décembre à Paris- crédit photo AFP- Sameer Al-Doumy

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Emballage du Reichstag par le couple d’artiste Christo et Jeanne-Claude en 1995

 

Dans une temporalité plus longue, ces protections en bois vont être investies par d’autres acteurs qui vont donner à ces espaces muraux de nouvelles fonctions à travers un processus de réappropriation décontextualisé du mouvement des Gilets Jaunes. La planche de bois devient alors un espace de liberté et se transforme en support, en toile. Certains Street-artistes vont graffer sur ces espaces vierges, et vont réaliser des fresques, des tags. Cela témoigne de la pénétration de ces plaques de contreplaqué dans le paysage urbain puisqu’elles vont devenir un mur où l’artiste peut peindre. Ainsi, avenue de l’Opéra, devant une enseigne de la BNP Paribas, un artiste a réalisé une fresque de plusieurs mètres sur les plaques sensées protéger la banque. Cela traduit une nouvelle temporalité dans laquelle s’inscrit cet objet. Quelques rues plus loin, rue du 4 septembre, un autre artiste a réalisé une œuvre particulièrement intéressante. Les planches étant verticales, le support amène une dimension supplémentaire à la peinture réalisée. L’œuvre abstraite, peinte sur 3 panneaux de bois crée ainsi un triptyque dès plus original dans le paysage urbain et s’adapte parfaitement à l’espace qu’il embrasse. Cela témoigne donc d’une transformation de la barricade en bois qui est investie par le domaine artistique.

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Fresque devant la BNP Paribas avenue de l’opéra- crédit photo Marceau VASSY

 

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Triptyque rue du 4 septembre- crédit photo Marceau VASSY

 

Ces planches vont aussi être investies par le marketing, puisque des affiches pour des marques, évènements, promotions d’artistes vont y être collées, les transformant en espace publicitaire. Certes les publicités sont alternatives avec par exemple pour ces barricades des affiches pour un événement de la Fashion-Week, pour une marque de vêtement, une fausse-annonce pour l’achat d’un scooter qui renvoie au compte Instagram d’un artiste. Mais cela traduit la dynamique de ces acteurs privés qui se réapproprient cet espace pour promouvoir, transformant ces planches en support de communication.

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Façade de la BNP Paribas place de l’Opéra- crédit photo Marceau VASSY
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Détail des affiches- crédit photo Marceau VASSY

 

Enfin, ces planches en bois deviennent objet du quotidien. Bien qu’installées pour un temps court, on s’aperçoit qu’un certain nombre d’enseignes les ont conservées jusqu’à ce que la situation se calme et que les manifestations des Gilets Jaunes s’estompent définitivement. Alors ces plaques de contreplaqué deviennent le quotidien pour les employés des boutiques qui conservent ces protections. Et elles deviennent quotidien pour le citadin qui s’habitue à voir ces planches dans le paysage urbain qu’il sillonne quotidiennement. C’est cette inscription dans une durabilité plus longue qui explique les multiples utilisations, récupérations faites de ces planches dont l’essence originel était de protéger des vitrines. Mais l’existence a précédé l’essence pour paraphraser Sartre et la nature, la fonction de ces planches s’est transformée au contact de la vie et de la ville.

 

Marceau Vassy

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