« Basquiat est un de ces gosses qui me rendent fou » (Andy Warhol)

La Fondation Louis Vuitton a consacré une exposition à la fulgurante carrière de Jean-Michel Basquiat trente ans après sa mort. Retour sur l’œuvre du jeune prodige de l’art moderne.

En dix ans, Basquiat a réussi à ériger une œuvre riche d’un millier de peintures et de deux mille dessins. A travers une œuvre prolifique, novatrice, engagée et inspirée par la musique, les sciences, le christianisme, la littérature et ses idoles, il s’emploie à traiter des questions contemporaines cruciales. Combattant le capitalisme et l’avidité, la société de consommation, il s’attaque premièrement au racisme, pour défendre et promouvoir la place et la représentation de la communauté afro-américaine et plus globalement de la Figure noire (l’Invisible Man selon Ralph Ellison, écrivain américain).

Basquiat naît en 1960 à Brooklyn d’un père haïtien et d’une mère portoricaine et grandit dans une famille de la petite bourgeoisie. Très jeune, il commence à fréquenter les musées, entraîné par sa mère, férue d’art, où il s’aperçoit déjà de l’absence de représentation des artistes afro-américains. Très vite son talent pour le dessin est remarqué. Il se passionne aussi pour la littérature et l’anatomie, lorsque ses parents lui offre Gray’s Anatomy, un manuel de médecine. Lycéen, il commence à s’exprimer avec des graffitis dans la rue, accompagné de son acolyte Albert Diaz, sous le nom de SAMO (pour « same old shit »). Il quitte l’école en 1978 et commence à vendre des cartes postales et des T-shirts peints à la main. Balayant les préjugés, cette figure du voyou couronné de génie et de culture, s’inspire de tout : de la Bible en passant par la bande dessinée, de Léonard de Vinci à Miles Davis ou encore de Cassius Clay à Jack Kerouac.

Dès le début des années 80, les expositions s’enchaînent pour ce jeune surdoué. A seulement 21 ans, il est le plus jeune à être exposé à la Documenta 7 (importante manifestation culturelle à Kassel, en Allemagne) avec de grands artistes de son époque. Il fréquente le milieu underground de la Grosse Pomme entouré de Warhol, de Bowie et Madonna avec qui il aura une liaison pendant plusieurs mois. Durant cette même période, New York est le principal témoin d’une culture urbaine qui explose. Hip-hop grandissant et expansion du graffiti riment avec crime, délinquance et drogue. Les artistes se retrouvent dans un environnement à la fois obscur et rayonnant de vitalité, de jeunesse, de créativité. La mode, la peinture, l’art urbain et les performances se croisent et s’inspirent. Les artistes se rejoignent la nuit dans les bars et les boîtes de nuit les plus branchées de la ville. En grand dandy, élégant et excentrique, il est toujours de la partie. « Il pouvait entrer avec cinq dollars dans un magasin de fripes et en ressortir sapé comme un prince » confiera Glenn O’Brien, un ami journaliste. Le style est en effet un autre de ses combats. Il a même défilé pour Comme des garçons en 1987.

Toujours inspiré, il exprime son génie sur des toiles, des portes, du carrelage, des objets. Artiste mûr, l’enfance est pourtant omniprésente dans son œuvre. Le dessin naïf, comme dans Car Crash – souvenir d’un accident de voiture à 7 ans – contraste avec la violence des thématiques abordées : la bombe atomique d’Hiroshima dans Gringo Pilot, esclavage, capitalisme, mort.

A l’instar de ses idoles ayant combattu pour les afro-américains, son œuvre – composée de « 80 % de colère » selon ses mots – transpire la rage, le combat contre la ségrégation, le racisme et la lutte pour l’égalité entre les Noirs et les Blancs dans la société américaine. Slave Auction, œuvre majeure de l’artiste, dénonçant la traite négrière, en est un parfait exemple. Le tableau représente une vente aux enchères des esclaves. Chaque couleur est un symbole puissant : on y voit le bateau de la traversée de l’Atlantique, il est en or, moyen de dénoncer l’avidité du capitalisme ; la couleur bleue fait référence au blues, créé par les esclaves qui le chantent pour faire face à leurs démons, leurs blue devils ; le orange pour l’extrême chaleur, les douleurs, l’oppression endurées dans les champs de coton. Le commissaire-priseur portant un haut-de-forme est représenté en Anansi, divinité haïtienne du royaume des morts vaudous. Il est entouré de maîtres et d’esclaves. Ce tableau pourrait être comparé à une bande dessinée où chaque case représente une action de l’histoire. La musique – instrument de résistance face au racisme –  est un sujet incontournable de son œuvre. L’accompagnant partout, on la voit notamment à travers le mouvement et le rythme de ses toiles. Grand amateur de jazz, les lettres PRK situées en bas du tableau, sont une référence à Charlie Parker, qui, à travers sa musique, a contribué à l’affranchissement des Noirs. Adoré par les Blancs, cette musique permet aux artistes afro-américains de faire passer un message, à la manière de Billie Holiday terminant ses concerts en chantant Strange Fruit, métaphore filée de la pendaison et des lynchages des jeunes Noirs au Sud des Etats-Unis.

Bien qu’il veuille marcher dans les pas de ses idoles dans la lutte contre le racisme, Basquiat entretient la peur d’être utilisé comme « un singe sauvage », c’est-à-dire comme une mascotte dont on se servirait pour redorer l’image de la caste dominante et faire du profit. Peur qu’il retranscrit dans Obnoxious Liberals.

Basquiat a une autre idole : Andy Warhol. Leurs chemins vont se croiser en 1983. De cette rencontre naissent deux ans de collaboration et une centaine de tableaux co-signés. Y ressort la métaphore de l’élève qui a dépassé le maître. En effet, Warhol va être subjugué par l’énergie que dégage Basquiat. En quête de renouveau, il est inspiré par ce jeune artiste et va notamment reprendre la peinture qu’il avait abandonnée vingt ans auparavant. Warhol dira même : « je suis jaloux, il est plus rapide que moi ».

Mort à 27 ans, il l’avait presque prédit dans son tableau Riding on the Death, tableau achevé quelques mois avant son décès. A l’image de son œuvre, Basquiat est fulgurant, scandaleux, excessif et précurseur. Comme en témoigne cette exposition qui a attiré une moyenne de 12 000 visiteurs par jour jusqu’au dernier jour, sa renommée ne cesse de croître. Son génie, sa jeunesse, ses revendications le hissent en légende du XXème siècle et en pilier de l’art contemporain.

Alice Baskurt

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