La poésie palestinienne, soif de paix, rêve d’exister

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« Mes amis, ne mourez pas avant de présenter vos excuses à une rose que vous n’avez pas encore vue, à un pays que vous n’avez pas visité, à une jouissance que vous n’avez pas atteinte, à des femmes qui ne vous ont pas passé au cou l’icône de la mer et le tatouage du minaret ».

 

Voilà l’exhortation du poète palestinien Mahmoud Darwich (1941-2008) à ses concitoyens. Voilà le cri du cœur d’un pays en feu et en sang depuis plus d’un demi-siècle, d’un pays dépourvu de pays.

Soixante-dix ans après le début du conflit, le drapeau palestinien reste proscrit dans les territoires occupés, l’adhésion à tout parti politique est toujours condamnée, les humiliations subies par le peuple palestinien sont quotidiennes et les tirs continuent à faire écho en Cisjordanie et à Gaza. La situation est résumée par Darwich : « Notre problème permanent, à nous palestiniens, est que nous sommes condamnés à être les enfants du moment immédiat, parce que notre présent ne se résout ni à commencer, ni à finir ».

Tous les peuples ont leur poésie. Pour les palestiniens, elle est l’appui de leur lutte pour la survie, de la mémoire de leur exil, de leurs combats et de leurs souffrances, de l’identité que l’on continue à leur désavouer. Elle circule dans les prisons, dans les camps, dans les régions en paix comme dans celles occupées. Elle crie la soif de paix, le rêve d’exister. (1) « La poésie pour moi veut dire : je suis vivant, j’existe » confie le poète Samih Al Quassim. Les vers palestiniens ne sont pas le support de discours politiques dans lesquels le peuple chercherait à faire entendre sa voix auprès de la communauté internationale. Ces vers sont le medium privilégié pour conquérir son identité, pour témoigner de l’amour pour sa terre.

La jeune génération de poètes palestiniens qui n’a connu son territoire que sous les tirs et la poussière des camps pour beaucoup, a délaissé le lyrisme et le pessimisme de la poésie arabe traditionnelle pour se politiser davantage. Elle continue cependant à explorer les constantes de la poésie palestinienne : la terre, les frères morts au combat, l’exil et le retour.

 

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« J’ai la nostalgie du pain de ma mère, du café de ma mère, des caresses de ma mère… Et l’enfance grandit en moi » écrit justement Darwich en 1966 dans l’ode à sa mère. Le poète galiléen a connu l’exil à six ans alors qu’il doit quitter Saint-Jean-D’acre avec sa famille. À son retour, la ville est devenue juive et il ne peut plus circuler librement ce qui lui vaudra de nombreuses détentions. Dans Carte d’identité, connu aujourd’hui de tout enfant palestinien, il narre ce qui pourrait être l’une de ses arrestations :

 

« Inscris
je suis arabe
le numéro de ma carte est cinquante mille
j’ai huit enfants
et le neuvième viendra… après l’été
Te mettras-tu en colère ?

Inscris
je suis arabe
je travaille avec mes camarades de peine
dans une carrière
j’ai huit enfants
pour eux j’arrache du roc
la galette de pain
les habits et les cahiers
Et je ne viens pas mendier à ta porte
je ne me rabaisse pas
devant les dalles de ton seuil
Te mettras-tu en colère ?

Inscris
je suis arabe
mon prénom est commun
je suis patient dans un pays
bouillonnant de colère (…)

Inscris
je suis arabe
cheveux… noirs
yeux… marron
signes distinctifs
sur la tête une keffiah tenue par une cordelette
Ma paume, rugueuse comme le roc
écorche la main qu’elle empoigne
Mon adresse :
je suis d’un village perdu, sans défense
et tous ses hommes sont au champ et à la carrière…
Te mettras-tu en colère ? »

Plume de l’OLP, Darwich rédige également les discours de Yasser Arafat jusqu’à délaisser l’organisation en 1993, insatisfait des accords d’Oslo. Ses mots cependant restent, notamment ceux prononcés par Yasser Arafat à l’ONU en 1973 : « Aujourd’hui, je suis venu porteur d’un rameau d’olivier et du fusil du combattant de la liberté. Ne laissez pas tomber le rameau d’olivier de ma main ». Ou encore ceux de Mahmoud Abbas déposant la demande de reconnaissance de la Palestine à l’ONU en 2011 : « Debout ici. Assis ici. Toujours ici. Éternels ici. »

 

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Chez la poète et photographe Dareen Tatour, c’est le même cri du cœur qui sort : « Résiste mon peuple, résiste-leur ». Ces vers déclamés en octobre 2015 lui vaudront trois ans d’emprisonnement pour incitation au terrorisme.  Elle accompagne ses mots de photos de ses frères et sœurs sur le front, de jeunes de Jérusalem Est. Pour les palestiniens, les mots de Dareen Tatour, véritable thérapie contre l’oppression, disent l’essentiel de leur humanité.

En effet, ce ne sont pas moins de 800 000 palestiniens, dont de nombreux enfants, qui sont passés derrière les verrous des prisons israéliennes entre juin 1967 et aujourd’hui. En 1976, le poète Samis Al Qassim (1939-2014) écrivait :

«  Ton nom ?

Lequel veux-tu, le premier, le troisième ou celui qui figure
sur mon nouveau passeport ?

Ton âge ?

Deux morts printanières
une nuit me cachant une autre
ou bien le jour (…)

Ton passe-temps ?

Mourir entre rire et larmes

Ta dernière volonté ?

Que vous sachiez mon nom intégral
Unique et sans équivoque
peut-être aussi
que vous me rendiez ma liberté ! »

 

Si cet appel s’échappait dans les années 70 de son cachot israélien, il résonnerait aujourd’hui de la prison à ciel ouvert qu’est devenue le territoire israélo-palestinien. Nous parlerait-il alors des murs et des barbelés qui entourent sa région ? Des checkpoints contrôlés par Israël tous les deux cent mètres ? Des plus jeunes jouant aux soldats ?

Et pourtant qu’il est beau de voir sortir des pires conflits, des plus grandes souffrances, des mots si purs et si justes. « La beauté sauvera le monde » nous glisse Dostoïevski dans l’Idiot. « Et l’art en est un instrument » ajoute le philosophe russe Segueï Boulgakov (1871-1944). Néanmoins, le silence dans lequel la communauté internationale continue à se murer met en doute l’efficacité de cet instrument.

 

SOURCES :

  • (1) La poésie palestinienne entre la blessure et le rêve de la terre, Tahar Ben Jelloun, Le Monde diplomatique, 1978
  • Les vers éternels de Mahmoud Darwich, voix de la résistance palestinienne, Anne Berthod, Télérama, 2018
  • Poètes d’une parole essentielle, K. Selim, Le Quotidien-Oran, 2014
  • Liberté d’expression, la poésie palestinienne dans les geôles d’Israel, Pierre Barbancey, L’Humanité, 2018

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