Rencontre avec Olivier Gohin

 

Monsieur le professeur, merci d’avoir accepté cette rencontre. La plupart des étudiants vous connaissent comme enseignant en droit constitutionnel et en droit administratif, mais ce ne sont pas vos seules responsabilités au sein de cette université ?

Effectivement. Je suis également directeur d’un Master 2 de sécurité et défense qui marche très bien puisque nous avons eu 287 candidats l’an dernier, ce qui en fait l’un des masters les plus demandés en droit public, à Paris II. Nous avons sélectionné 48 étudiants et 42 se sont inscrits. Cela prend du temps, car il faut connaitre ses étudiants, les suivre, passer du temps avec eux et pour eux et les accompagner dans la construction de leur projet personnel.

J’ai aussi dirigé l’IPAG, qui prépare aux concours de la fonction publique en catégorie A et B, pendant 9 ans.

Dites-nous en plus sur votre parcours.

J’ai été bachelier en 1972. Après une année préparatoire à Sciences-Po et mon service militaire comme officier de réserve, j’ai intégré la rue Saint-Guillaume, et pendant mon master recherche (un DEA à l’époque) en science politique, je suis entré en licence en droit public à Paris II, en 1976. J’y ai obtenu un master en droit public approfondi en 1979, y suis devenu assistant en 1980, avant mon doctorat d’Etat en droit, obtenu en 1985. J’ai par la suite été agrégé de droit public en 1988 et professeur aux universités de La Réunion (1988-1992) et de Paris V (1992-2002). En 2002, je suis devenu professeur à Paris II.

Il n’y avait pas de formations généralistes à l’époque. On faisait un DEUG assez spécialisé en 2 ans, puis une licence, une maîtrise et un DEA ou un DESS, l’actuel master professionnel : la première année était liée à la deuxième, puis la troisième à la quatrième. Aujourd’hui, je pense que c’est une très bonne chose d’avoir une formation de base généraliste en licence, d’avoir un bon aperçu de ce qu’est le droit dans sa globalité et d’être ainsi polyvalent. Les publicistes ne faisaient alors ni histoire du droit, ni droit privé ni droit comparé et abordaient à peine le droit international ou le droit communautaire. C’est bien d’avoir, aujourd’hui, un minimum de connaissances dans tous ces domaines. Le système Licence Master Doctorat souffre néanmoins d’un mauvais séquençage, concernant la liaison entre L3 et M1, puis le passage entre M1 et M2 si la sélection se fait – et elle se fera – entre L3 et M1, et non entre M1 et M2. Le faible nombre de places peut conduire à donner la licence comme terminus des études supérieures.

En Angleterre, on choisit ses matières, c’est un système plus souple et qui fonctionne très bien pour l’insertion professionnelle. Le système français en comparaison est mal fait, c’est longtemps un cylindre avant d’être brusquement un entonnoir. Dès la classe de 5ème on demande aux élèves ce qu’ils veulent faire plus tard, en 3ème on les envoie faire des stages en entreprise… Et les filières S, ES et L, ont pour but d’orienter dans les prépas et les grandes écoles, rien de plus. D’ailleurs, à choisir, je préfère la filière L pour le droit, car ce sont ceux qui ont la formation humaine la plus complète, avec des langues, de la philosophie, de l’histoire… Ils sont en général très cultivés quand ils sont de bon niveau, en provenance de bons lycées. Mais ces filières de l’enseignement général sont appelées elles-mêmes à disparaître, ce qui sera sans incidence pour nous.

Vous avez de la chance d’être à Assas. Les infrastructures sont excellentes pour les étudiants, votre BU est magnifique : quand j’étais étudiant, elle était au 6ème étage et microscopique ! Et le patio est un bel endroit, bien pensé. Vraiment, vous êtes bien équipés.

Avant d’être un universitaire et un juriste, vous étiez étudiant. Quel genre d’étudiant étiez-vous ?

J’étais bon (rires). Non, il faut dire ce qui est, j’avais été bien préparé : je sortais d’Henri IV, j’avais été bien formé et encadré par Sciences-Po qui était une école fort sélective. Car il y avait déjà un peu de sélection, c’est le moins que l’on puisse dire !

J’étais peu assidu à Assas, car j’étais très pris par Sciences-Po. En année préparatoire, par exemple, nous avions une interrogation écrite au début de chaque conférence de méthode et, chaque samedi, un galop d’essai : en histoire, puis en droit, puis en économie. Ça n’arrêtait jamais. Je bachotais à Paris II, car cela suffisait.

Avec le recul, je regrette de ne pas avoir davantage profité de mes professeurs. Certains étaient d’une qualité excellente. Je me souviens, par exemple, d’un oral – les examens se passaient alors à l’oral avec les professeurs d’amphithéâtre, en maîtrise – passé avec René Chapus sur la comparaison entre recours de plein contentieux et recours pour excès de pouvoir. Il me dit très vite « vous n’avez pas suivi mon cours », et je lui réponds que non, effectivement. J’avais travaillé avec la documentation issue de mon cours à Sciences-Po avec Raymond Odent et d’un séminaire avec Martine Laroque. Il n’était pas impressionné, et semblait avoir davantage à apporter à sa matière. En effet ! J’ai vraiment eu la sensation d’être passé à côté de quelque chose.

Je n’ai vraiment découvert Paris II qu’en Master 2, avec de très bons professeurs. André Mathiot, par exemple, était remarquable, il enseignait le droit américain. Il préparait son cours à la bibliothèque du Congrès, et sa Constitution des Etats-Unis était dédicacée par le Chief Justice Warren Burger ! Certains professeurs portaient des noms que vous connaissez bien, et cultivaient une vraie modestie qui est autant une marque d’intelligence que d’humanité.

Comment abordez-vous votre métier de professeur ?

Ce qui compte pour moi, c’est de donner un cours qui montre une logique. Le droit est une matière cohérente. Cela doit me venir de la formation initiale, reçue à Sciences-Po, qui est très opératoire, tournée vers la pratique. D’ailleurs, nos cours étaient donnés par des praticiens. Sciences-Po, c’est l’école du Conseil d’Etat.

J’essaie aussi de faire comprendre que le droit public, ce n’est pas seulement du droit. C’est un droit qui est lié à un contexte politique et historique, et sous une influence qui est, en droit administratif français, celle du Conseil d’Etat, inévitablement. Si vous voulez faire du droit simple, vous pouvez faire du droit privé, du droit des assurances par exemple, c’est plus rapide à comprendre et donc à maîtriser. Le droit administratif, c’est subtil et, pour beaucoup, de cette subtilité résulte une confusion et même un rejet.

C’est pourquoi, en 2ème année, j’essaie – vous le savez – de maintenir un bon niveau d’exigence et de clarté. Si vous voulez perdre vos étudiants, le droit administratif est parfait pour cela, c’est un poison terrible. Il y a des exceptions partout, il faut y aller doucement. Il est risqué à ce niveau d’étude d’être davantage chercheur qu’enseignant, et d’utiliser son cours comme une tribune pour présenter sa recherche. Evidemment, les étudiants concernés n’y entendent rien du tout, puisqu’ils découvrent la matière.

Et même s’il est important d’acquérir des connaissances, vous savez qu’elles vont et viennent. Ce qui importe vraiment, c’est la méthodologie. En tant qu’étudiants, à Sciences-Po, on montait nos propres bibliographies ! Avec Internet, maintenant, c’est plus simple. Mais il faut se méfier, car on peut rapidement être submergé par le volume des informations disponibles. Internet est un outil qui n’est utile qu’à ceux qui savent ce qu’ils y cherchent, et qui le savent très précisément. Si nous, professeurs, joignons des bibliographies à nos cours, c’est pour vous aider et vous empêcher de perdre du temps.

Quelle lecture recommanderiez-vous d’avoir à 20 ans ?

Une lecture qui m’a beaucoup marquée quand j’étais jeune étudiant, c’est celle du Contrat social de Rousseau. C’est assez court, accessible, et cela vaut la peine de le lire une fois dans sa vie, d’autant que c’est une thématique qui porte en droit public. Quand on voit toutes les idioties qui sont dites sur Rousseau, autant se tourner vers le texte original. Pour une bonne analyse de toute l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau, vous pouvez lire La transparence et l’obstacle, de Jean Starobinski. C’est un remarquable ouvrage de référence.

Si vous vous intéressez à la politique, vous pouvez aussi lire Le Prince de Machiavel, évidemment. La politique c’est l’art de conquérir et de conserver le pouvoir : une fois que cela est compris, tout s’éclaire. C’est vraiment l’explication du pouvoir par le pouvoir, et quand on a le pouvoir, qu’est-ce qu’on en fait ? On en use et on s’en sert, pas forcément pour soi-même, mais aussi. C’est plus facile que de réformer. Charles de Gaulle est arrivé au pouvoir avec ses idées, François Mitterrand avec un programme… Ils ont fait ce qu’ils ont pu. Mais Jacques Chirac, qui est arrivé avec le thème de la fracture sociale, n’a rien fait en ce sens.

Pour conclure, quel conseil adresseriez-vous aux étudiants ?

Je leur dirais d’être polyvalents. Une vie d’étudiant ne se limite pas à être étudiant, on dispose d’une grande autonomie, qu’il faut organiser. Vous avez tout intérêt à planifier votre année pour en tirer le meilleur profit, même pour ce qui concerne les loisirs. C’est important d’étudier, même fondamental, mais vous êtes à un âge d’une grande liberté : sortez, cultivez-vous, faites du sport… Cette liberté que vous avez, ne la gâchez pas ! Ne vous laissez pas porter ou même emporter ! Maîtrisez votre temps. Je tente d’aider les étudiants dans ce but : chaque début de semestre, je donne mon plan de cours, les dates de DST ou de galop d’essai… Et profitez des vacances pour faire des stages, des voyages ! On dit que les voyages forment la jeunesse, mais plus encore, ils forment la jeunesse étudiante. L’ouverture sur le monde est très importante, allez voir ce qui se fait ailleurs, comparez avec ce que vous connaissez, soyez curieux. Et si possible, faites un échange Erasmus en 4ème année, ce ne sera jamais du temps perdu, même et surtout en dehors du droit français.

 

Propos recueillis par Guillaume Blanc

 

Nous remercions Monsieur Gohin pour cet entretien et le temps qu’il a bien voulu nous accorder.

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