L’Atelier des Lumières : quand la marchandisation de l’art aveugle le public

Les médias s’émerveillent, les hashtags s’affolent, le public en redemande : rien ne semble arrêter le succès de l’Atelier des Lumières. On promet d’y trouver monts et merveilles, dont en vrac : une expérience immersive, une exposition d’art digital, un voyage au cœur des œuvres de Vincent Van Gogh etc. Vaste programme, dont la communication ne manque pas de réunir tout le vocabulaire bankable du monde de l’art, en guise d’appât pour les visiteurs.

En pratique, cette entreprise de Culturespaces offre, à partir d’artistes mondialement connus et particulièrement plébiscités, un spectacle divertissant sur le thème de l’art. Mais ne nous méprenons pas : manger un yaourt aromatisé à la fraise ne participe en rien à votre besoin en fruits de la journée. De la même manière, l’Atelier appelle « exposition », des projections dans un vaste espace « goût Van Gogh » : il serait tentant de les qualifier d’art vidéo, bien que l’inspiration trop évidente des peintures rendrait détestable de les considérer en tant que tel.

Certains se réjouiront d’une occasion propice à une première initiation à la peinture, d’autres vanteront l’attractivité économique et le succès dont fait preuve l’implantation de l’entreprise à Paris. Aucun doute sur ce dernier point : l’atelier des Lumières est un concept juteux.

Il n’en résulte pas moins d’un affront culotté aux artistes exposés, une cruelle méconnaissance du commissariat d’exposition ou bien de la recherche sans vergogne d’un profit financier sur la popularité des grands maitres. À choisir.

Van Gogh se serait probablement coupé sa seconde oreille s’il apprenait que ses tableaux allaient être numérisés, agrandis sur 4x2m et découpés pour en faire des images mouvantes. Tout comme Klimt, dont la dorure donne un éclat sublime à ses œuvres, la texture, plus particulièrement la touche vibrante dans celles de l’artiste flamand caractérise l’essence de son œuvre. Ce témoignage de la main de l’artiste, visible à l’œil nu offre une impression de mouvement sans pareil dans l’histoire de l’art : les astres de la Nuit Étoilée peuvent se mettre à virevolter si l’on laisse le tableau s’imprégner de notre regard. Comment alors admettre concevable de ruiner cet effet « magique » en le supplantant par des rotations artificielles des détails grossis du ciel, passés en boucles sur ces panneaux géants ?

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La nuit étoilée (sur le Rhône)

En niant l’existence matérielle des œuvres, tout en prétendant donner à voir l’art de Van Gogh, l’Atelier des lumières n’insulte pas seulement le travail de l’artiste, mais participe à dénaturer l’œuvre d’art de sa conception originelle.

Si on pensait avoir vu toutes les marchandisations possibles infligées aux grands artistes, un coup plus meurtrier leur est porté ici. En effet, les coussins, mugs, tote bags qui arborent une image issue de peintures, ont été restreints à un usage fonctionnel et achetés en toute connaissance de cause. A l’inverse, cet événement ose ériger la projection de ces pâles copies numériques au rang d’œuvres d’art.

Bienvenue dans la société du spectacle, où l’image remplace l’œuvre. À quand un nouveau concept d’exposition : « Rembrandt en cartes postales, repartez avec une œuvre dans la poche » ou « Découvrez toute l’œuvre de Picasso depuis votre portable, 14€ s’il vous plait »  ?

Au-delà de ces considérations d’intégrité de l’œuvre, cette initiative pose problème en ce qu’elle entre en concurrence avec des véritables expositions, qui elles, proposent une mise en dialogue entre et avec les œuvres exposées. Puisqu’il est détestable de critiquer sans proposer d’initiatives, voilà quelques suggestions pour vous permettre d’éviter de payer 14€ inutilement :

  • Si vous souhaitez vivre une vraie expérience avec les œuvres de Van Gogh, courez aux collections permanentes du musée d’Orsay (gratuit).
  • Si vous souhaitez vous intéresser à l’art digital, allez voir Computer Grrrls, à la Gaîté Lyrique (4€).
  • Si vous souhaitez une exposition ludique et immersive : Électro à la Cité de la Musique achèvera de nourrir votre appétit !

Claire Annereau

4 réflexions sur “L’Atelier des Lumières : quand la marchandisation de l’art aveugle le public

  1. Bonjour Mme Annereau. Ca ne vous a pas plus hein ? pourtant j’ai trouvé ça jolie tout plein. Merci pour les conseils d’exposition en tout cas !

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  2. N’essayez pas de donner une voix aux artistes morts évoqués sans doute plus progressistes que vous ne l’êtes dans l’article. Peut-être auraient-ils rêvé de se déplacer dans leurs propres toiles. Renseignez-vous sur l’art total qui donne tout son intérêt à cette expérience immersive. L’art est une révolution permanente, n’en déplaise à certains et c’est encore moins une unique façon de le vivre: à savoir dans la binarité d’un être humain face à une œuvre. En bref, déconstruisez une vision commune de l’art et créez vos propres perspectives. « Dénaturer l’œuvre d’art de sa conception originelle », si seulement une œuvre n’était pas soumise aux interprétations que l’on en fait… Ne prétendez pas pouvoir embrasser l’acte de création instantané d’une œuvre par sa simple observation dans un cadre « conventionnel ».

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