Anorexie, boulimie : un combat sans faim

« Satisfaire sa faim est un instinct des plus naturels, des plus nécessaires. Et pourtant, je ne peux pas. Je ne peux plus. J’aimerais tant vous dire que c’est un choix, mon choix, qu’il en est ainsi mais qu’il pourrait en être autrement. Si ce n’était que ça, peut-être qu’un matin, en me levant, je pourrais décider de tout arrêter. Décider de tout changer, de me reprendre en main et de vivre, enfin. Mais dans la maladie, la volonté n’importe plus. Ce virus qui s’est introduit dans mon être s’immisce peu à peu dans les moindres pensées qui m’agitent, et ne m’abandonne que le soir, dans l’obscurité, triste et vaincue. Mon corps a faim et il m’implore de le nourrir, me supplie de l’aider à survivre. J’entends ses cris, je comprends sa douleur, mais je refuse de l’écouter. Je lui chuchote de se taire, de tenir encore un peu, encore un jour. Mon estomac se recroqueville et apprend à se contenter de peu. Mais plus je m’allège, plus mon fardeau me pèse. »

 

« Mange », « T’es trop maigre », « Fais un effort » : nombreux sont celles et ceux qui, atteints de troubles alimentaires, subissent au quotidien ce type de remarques. Si ces phrases sont a priori banales, elles reflètent l’incompréhension totale de leur entourage et la conception erronée qu’une population mal informée se fait de ces maladies. Il ne nous viendrait pas à l’idée de dire à quelqu’un qui s’est cassé la jambe « marche et ça ira mieux ». Alors pourquoi sommes-nous incapables de comprendre qu’une maladie mentale reste, par définition, une maladie ?

Les Troubles du Comportement Alimentaire (TCA) peuvent s’exprimer de bien des façons, et certaines d’entre elles restent à ce jour méconnues : orthorexie, hyperphagie… Ces « souffrances invisibles » sont difficiles à détecter, puisqu’elles n’entrainent pas toujours une perte ou prise de poids significative. L’anorexie et la boulimie restent les troubles les plus répandus et touchent environ 230 000 français, dont 10% sont de sexe masculin. Elles concernent essentiellement les femmes de 14 à 20 ans, et toucheraient entre 3 et 4% d’adolescentes. Les troubles alimentaires constituent les maladies mentales les plus mortelles (15% de mortalité).

Pourtant, si les chiffres restent évocateurs, ce n’est pas par de simples statistiques que l’on peut comprendre ce fléau. Beaucoup expliquent ces maladies par la promotion de critères physiques inatteignables imposés, principalement aux femmes, dans notre société actuelle.  Mais il serait bien trop facile de s’en tenir à cette justification superficielle : on ne devient pas anorexique après avoir vu une jolie fille retouchée dans Glamour. À ce jour, diverses théories sont exploitées afin de comprendre comment un simple régime peut se transformer en maladie grave. Concernant l’anorexie et la boulimie, la plus répandue est celle de la « maladie-fonction ». Ces dernières relèvent, de façon évidente, d’une obsession pour la nourriture et d’une préoccupation constante pour son apparence. Mais ce n’est jamais qu’une question alimentaire : ces maladies reflètent une tendance à l’hyper contrôle extrêmement prononcée.

Dans la quasi totalité des cas, les troubles alimentaires se manifestent dès la puberté, période délicate par bien des aspects. Chez une fille, le corps se développe, il s’arrondit et les courbes naissantes dessinent peu à peu les contours de la femme qu’elle devient. Le corps se transforme et les regards changent. Celui des garçons, d’abord : on devient source d’intérêt et d’attirance.

Mais les changements vont au-delà du physique. Peu à peu, le statut d’enfant nous est refusé. Les attentes évoluent et les impératifs se multiplient. Il faut être indépendant, il faut être responsable. Il faut trouver son identité. Il faut, il faut, il faut … et si nous n’étions pas prêts ? Devant cette multitude de changements, on s’accroche désespérément aux rares choses que l’on peut encore contrôler. Certes, il peut y avoir un élément déclencheur, une remarque désobligeante ou un regard mal placé, donnant ainsi naissance à un complexe ou un malaise grandissant vis-à-vis de son corps. On tente alors de gommer tout ce que l’on estime imparfait, en restreignant de plus en plus nos apports alimentaires. Mais, plus encore, qu’il est bon de se sentir maître de son corps, lorsque tout le reste nous échappe ! C’est là le piège du trouble alimentaire : on pense avoir enfin repris le contrôle, alors que c’est la maladie qui nous contrôle.

Aujourd’hui, une théorie nouvelle a fait son apparition : les TCA s’apparentent avant tout aux troubles addictifs. Maîtriser un instinct, qui est celui de manger, demande un immense effort sur soi, et de cet effort se dégage un sentiment de puissance, une fierté. On cherche à reproduire cette sensation de satisfaction, cette plénitude qui s’accroit à mesure que les chiffres baissent sur la balance. Cette préoccupation devient vitale, et les objectifs de plus en plus irréalistes. On ne peut plus s’en passer et, sans cela, la vie paraît terne et vide d’intérêt. Et ensuite, pourquoi s’arrêter ? Le prisme de la maladie déforme la vision de ceux qui en souffrent. Ils ont une vision biaisée de leur juste apparence et ne sont plus conscients du danger qu’ils encourent. Comme toute drogue, on pense toujours pouvoir s’arrêter, dès qu’on en ressentira le besoin. La guérison, processus de désintoxication, est pourtant longue et douloureuse.

CCS

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