J’aimais mieux quand j’étais geek

      Quand on a grandi à une époque où être geek, c’est être à l’échelon le moins sexy de la hiérarchie sociale de l’école, on ne s’attend pas à la regretter. Pourtant, quand un étudiant de cinq ans mon cadet m’a dit qu’il avait participé – comme moi – à une obscure colonie de vacances Jeux et jeux de rôle dans son enfance, j’ai craqué.

       Tout m’est revenu d’un coup, j’en ai eu mal au cœur. Après des années à saupoudrer mes conversations amicales de références à la culture jadis underground des gamins intellos qui s’égarent dans des mondes imaginaires, j’étais pour la première fois à découvert. Un 2001 pouvait-il vraiment partager cette enfance merveilleusement insouciante que je chéris comme un trésor ? Devant moi, je l’ai imaginé faire rouler des dés à vingt faces sur des tables en plastique en « province » et crier fumble à l’apparition du 1. Je l’ai vu, comme je me suis vu, peindre des figurines Warhammer avec un soin inattendu, se disputer la hiérarchie des Valar décrits dans le Silmarillion, passer 48h à tomber un raid 25 la semaine de Noël puis farmer le même donjon Dofus en boucle pendant les deux semaines des vacances de Pâques.

        J’avais vu dans ses yeux ce sentiment qui mêle avec passion la nostalgie violente et la certitude d’être compris. Alors, j’en étais là. Habité par l’envie sincère de revivre ces moments de bonheur chimiquement pur, j’ai lancé un album du Naheulband pour voir si je me souvenais encore des rythmes et des paroles. Erreur ! La deuxième vague était pire que la première. Là, dans mon lit qui n’a jamais été qu’un lit de jeune adulte, je me rêvais retrouver les draps de mon adolescence. J’y aurais lu Lovecraft à la lumière de ma lampe, pour m’endormir accidentellement et rêver de Grands Anciens. Je me voulais revoir mon vieux bureau, allumer ma tour bruyante, saluer les présents sur Mumble ou sur Teamspeak, refaire le monde à grand renfort de blagues impénétrables mêlant références à Reflets d’Acide, Pigrelin et Mozinor.

     Tout ça pour ça ? Neuf ans de normalisation à marche forcée, six ans de vie parisienne pour ne plus souhaiter qu’un retour à Cthulhu et aux Space Marines ? Ou alors, neuf ans pour comprendre que c’est une chance. Si ma capacité à débattre indéfiniment de la pertinence de l’usage des flamberges en combat de groupe ne me sera que d’une utilité modérée, j’ai l’absolue conviction d’avoir vécu certains des plus beaux moments de ma vie dans cette époque parfaite de ma jeunesse onirique. Comprenez bien que les geeks fondent dans leur différence des amitiés inébranlables, une fine maîtrise de dialectes hermétiques et une imagination sans limite sur laquelle repose bien souvent leur équilibre de vie. Au-delà de l’impressionnante mémoire requise pour retenir tout en même temps les règles de D&D 3.5, l’intégralité des « délires » du fofo, l’orthographe des noms de centaines de personnages ainsi que les maps, stuffs et spells de plusieurs MMO, on s’endurcit quand on est geek. Les forums, imageboards, chats et IRC forgent un sens de la répartie qui sait désarçonner encore les plus égocentriques des juristes ambitieux qui se pensent déjà ténors.

        Enfin, si les véritables nerds semblent adopter un mode de vie autarcique, force est de constater que, où qu’ils soient, ils ont l’incroyable capacité de fraterniser presque immédiatement avec n’importe quelle personne partageant tout ou partie de leurs références et de leur vécu. Sans aucune considération pour la classe sociale, l’origine ethnique ou géographique, parce qu’ils étaient jadis unis par un câble RJ45 et un besoin vivace de mondes rêvés, ils seront nécessairement liés d’une complicité instantanée. Les rejetés des cours de récré d’hier se reconnaissent aujourd’hui comme semblables et se retrouvent le temps de quelques grand-messes pour initiés, dans une convention de jeux-vidéo, lors des regrettées séances de Panic X Chroma ou autour d’un stream nocturne de MisterMV. Parfois même, ils se découvrent, dans un bar ou une soirée, alors même que cinq ans les séparent, et ils respirent à nouveau.

 

Adieu l’aventure,

Plus jamais de quêtes à la con,

À l’abri dans mes murs

C’est moi le maître du donjon.

 

Xxwarrior666

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