Réponse à Morgane Tirel sur l’affaire Polanski

Morgane Tirel, « juriste » et maître de conférence à l’université Paris XI (docteur en droit privé) écrit ce 3 Mars 2020 dans le journal Le Point une tribune dans laquelle elle dénonce un « féminisme simpliste et punitif ». A priori, le titre qui apparaît dans la rubrique « débat » du journal ne semble pas incohérent : « Aimer le cinéma de Polanski ne fait pas de nous des complices ». Une fois de plus se pose la question houleuse de la séparation entre l’homme et l’artiste. Mais ce qui semble en revanche poser problème est le manque de tact ou plutôt l’irrespect avec lequel la juriste s’empare de la question et de l’Affaire Polanski. N’est-ce pas déplacé – en particulier pour cette femme qui semble affranchie de toute sororité, compassion ou pour le moins de décence – de juger de l’attitude d’une autre femme victime d’abus sexuels ? Peut-on se permettre d’ériger la victime en bourreau et inversement dans l’unique but de se déculpabiliser en tant que spectateur ? Si l’auteur mentionne des arguments intéressants et valables, il ressort toutefois un certain nombre d’incohérences qu’il s’agit de relever et de décomposer.

 

 » Est-il encore possible de s’exprimer librement à propos de cinéma, en France, sans prendre le risque d’être lynché sur les réseaux sociaux ? « 

Dans un premier temps, Morgane Tirel brandit l’incontournable argument de la liberté d’expression et d’opinion. Peut-être s’agirait-il de lui rappeler que même si cette liberté est juridiquement constitutive de notre démocratie, il existe cependant des règles de vivre ensemble qui relèvent d’un principe purement moral (au vu duquel il est problématique d’aduler un criminel).

 

 » Il est incontestable que Polanski a commis un viol, qu’il a été condamné par la justice américaine il y a plus de quarante ans et qu’il n’a effectué qu’une partie de sa peine. Il se trouve que la cérémonie des César n’est pas un tribunal. « 

Si l’on peut comprendre l’idée défendue que la cérémonie des César n’est pas un tribunal, il est tout de même discutable de vouloir récompenser – pour ses qualités d’artiste certes mais – un homme dont l’attitude est plus que condamnable au regard de la loi comme celui de la conscience morale.

 

 » Dans la confusion la plus complète, on doit comprendre que les « boss » maniant le « 49.3 » sont les « riches » et les « violeurs » ; face à eux, les « femmes » appartiennent toutes à la même catégorie, celle des « dominées » et des « victimes ». « 

La cible filée du propos de la juriste est l’écrivaine et réalisatrice Virginie Despentes qu’elle accuse de « confusionnisme » et d’amalgame sur différents sujets (la réforme des retraites, le 49.3 et la cérémonie des césars entre autres). Elle cite notamment sa tribune « Désormais on se lève et on se casse », pour dénoncer une réflexion simpliste et binaire qui oppose « les riches », « les boss » et « les violeurs » aux « femmes », « dominées » et « victimes ». On ne saurait se demander qui des deux fait le plus de raccourcis lorsque l’on s’aperçoit que cette Morgane Tirel restreint une partie du féminisme à la conception d’un combat entre le « bien » et le « mal » ; occultant de cette manière toutes les complexités d’une lutte pour l’égalité et non celle d’une inversion des rôles. Elle conforte également la vision stéréotypée des féministes, ces « sorcières » hystériques : « on savait que certaines mouvances du néo-féminisme étaient victimaires, les voici désormais complotistes et un brin paranoïaques ».

Ce qui dérange dans cet article, au-delà du ton provocateur de la juriste qui tourne subtilement en ridicule l’actrice Adèle Haenel ; c’est sans doute le décalage des exemples chargés d’illustrer ses propos.

 

 » Il y a 100 ans, c’était de l’affaire Dreyfus qu’il n’était pas possible de débattre. « 

Si elle emploie l’Affaire Dreyfus pour dénoncer une forme de « censure commune », le résultat escompté est plutôt raté : comment comparer une fausse accusation juridico-militaire nourrie par l’antisémitisme à celle d’un réalisateur justement accusé et condamné qui échappe à la justice ? L’auteur essaie-t-elle d’assimiler indirectement la victime d’une condamnation injuste au coupable d’accusations prouvées ?

 

 » « Toute récompense attribuée au réalisateur honni, devenu violeur universel, revenait, selon Adèle Haenel, à « cracher au visage de toutes les victimes ». Dans cet élan vengeur, le témoignage de la victime – cette femme dont la souffrance est invoquée par la foule pour réclamer justice – est étrangement ignoré. « Une victime a le droit de laisser le passé derrière elle, et un agresseur a aussi le droit de se réhabiliter », n’a cessé de répéter Samantha Geimer (violée par Polanski, en 1977). Il faut dire que cette victime ne se comporte pas en victime « modèle » « 

Vient ensuite l’instrumentalisation du témoignage de l’une des victimes de Polanski. Samantha Geimer invite – il est vrai – à « aller de l’avant » ; la démarche impliquant pour la victime le droit à l’oubli et pour l’agresseur le droit à la réhabilitation. Néanmoins, l’auteur se sert de cette déclaration pour discréditer Adèle Haenel, la figure de « la victime modèle » – expression non directement pointée sur l’actrice mais qu’il n’est pas difficile de déduire – et l’ériger en une furie aveuglée par la « vengeance » et la haine.

 

 » Que Ladj Ly, réalisateur du magnifique film Les Misérables, récompensé par le césar du meilleur film, ait été condamné à trois ans de prison, dont un avec sursis […] n’eut l’heur de n’embarrasser personne, lors de cette cérémonie transformée en règlement de comptes. « 

Par ailleurs, elle se permet de procéder à une comparaison avec le réalisateur Ladj Ly du film Les Misérables, qui a également été condamné. La nuance – qui n’est pas abordée – c’est que ce dernier a purgé sa peine. Il peut donc être jugé dans cette cérémonie en tant qu’artiste puisqu’il s’est exempté de ses fautes envers la société. Contrairement à Polanski qui fuit sa condamnation américaine…

 

 » Adèle Haenel, qui confessait naguère que Louis-Ferdinand Céline était son écrivain préféré, semble également capable de faire la différence entre Céline, le romancier, et Céline, l’antisémite pro-hitlérien. Seul Polanski, érigé en bourreau universel de toutes les femmes victimes, ferait exception à la règle. « 

Enfin, le comble de la mauvaise foi est de mobiliser Céline, « auteur préféré » d’Adèle Haenel, pour promouvoir la séparation de l’artiste et de l’homme – nous ne rappellerons évidemment pas que l’un est dans sa tombe alors que l’autre arpente les tapis rouges -. Selon le raisonnement bancal de Morgane Tirel, si l’actrice peut faire la distinction pour Céline elle doit être capable de la faire pour son bourreau : ai-je besoin de relever la tautologie d’un tel raisonnement ?

 

 » Certains voient ainsi une complicité de viol dans le seul fait d’être allé voir J’accuse au cinéma. L’idée pourrait prêter à rire et n’aurait même pas mérité que l’on s’en préoccupe s’il ne fallait pas constater que de tels raccourcis rencontrent un réel succès sur les réseaux sociaux. « 

Il est vrai que le mouvement #MeToo né sur les réseaux sociaux a des limites dans les principes de notre démocratie et que le lynchage médiatique est une pratique qui doit être découragée ; nous pouvons le concéder à l’auteur. Toutefois, il ne saurait être insensé de dire qu’aller voir J’accuse au cinéma revient à enrichir un homme dont la place est actuellement en prison. Et peut-être même que si son film avait été réalisé une fois sa peine purgée le constat aurait été moins violent.

 

 » Les déferlements de haine aveugle qui traversent aujourd’hui certaines franges du mouvement féministe mais également des pans entiers de la population n’ont rien à voir avec le droit. Ils ont tout à voir avec la vengeance, avec ces pulsions archaïques que l’on aimerait excuser au nom de souffrances millénaires, mais qui font tant de mal à notre État de droit. « 

Enfin revenons un instant sur la notion de « démocratie » si chère à Morgane Pirel. En effet, le rôle de la démocratie est de promouvoir un certain débat et une pluralité d’opinion. C’est d’ailleurs ce qui permet à certaines personnes de soutenir un criminel pédophile qui ose – depuis son statut omnipotent d’artiste – se placer au-dessus d’un « État de droit ». Un État de droit dont l’auteur accuse le féminisme d’être le persécuteur : une fois de plus, son raisonnement porte à confusion… Si chacun doit être soumis au même droit, alors il semblerait normal que « certaines franges du mouvement féministe mais également des pans entiers de la population » crient justice; cela a tout à voir avec le droit (pour démentir l’auteur). L’injustice et le viol sont des motifs qui me paraissent suffisants pour revenir à ce que l’auteur nomme des « pulsions archaïques » : pulsions à l’œuvre dans l’acte de l’agression qui pourtant n’est à aucun moment soulevé par l’auteur. Faire le procès de la victime oui, celui de son agresseur non.

 

 » Cette généralisation de la haine, que Polanski cristallise, n’est pas propre au cinéma. […] En dépit des espoirs qu’ont fait naître les réseaux sociaux, l’incommunicabilité est aujourd’hui à son comble, et la haine grandit. « Quand une société en est là, elle tombe en décomposition. » « 

Cette « généralisation de la haine » est peut être simplement la réaction la plus légitime envers les actes qui portent atteinte à toute personne humaine. Ici c’est une femme, ailleurs c’est un homme ; là n’est pas la question. L’impunité et plus encore, la protection au nom d’un état social particulier est impardonnable. Et en effet, lorsque notre société cautionne ce genre de pratiques, « quand [elle] en est là, – pour reprendre les mots exacts – elle tombe en décomposition ».

 

 

Lucie Housset

 

L’article de Morgane Tirel est à lire sur Le Point.

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