A la recherche du temps des autres

Il est 2 heures du matin, le fog d’une cigarette embaume l’espace d’une petite chambre d’étudiant. La ville se fait de plus en plus silencieuse tandis que les lumières s’éteignent, les unes après les autres, on voit disparaitre les télés dans les carrés de vie d’un immeuble. Dans cette architecture post seconde guerre mondiale, subsiste seulement dans un des tableaux sous verres, dans une chambre, le petit ordinateur sous-secteur.

Il se fait tard, l’icône de la notification brille d’un orange aguicheur sur son application de messagerie instantanée, déjà souriant l’étudiant l’ouvre. Un ami lui a bien partagé comme à son habitude une « pépite », ces morceaux, références insoupçonnées, films oubliés qu’on échange comme des trésors. L’album vient de se lancer : Hailu Mergia entame « Tche Belew », et tandis que les premières notes de saxophone dansent sur la fumée, il vient une pensée à l’étudiant noctambule.

    • Comment ai-je pu passer à côté de ça ? Combien de belles choses m’échapperont dans ma vie ? Arriverais-je seulement à tout voir, tout entendre, tout lire ?

Evidemment que non. Les plus grands esprits se sont succédés animés et apeurés par trois choses : survivre à travers la mémoire des autres, craindre de ne pas se souvenir eux-mêmes, savoir que, qu’importe leurs efforts ils mourront ignorant d’une partie de leur vie.

L’étudiant les oreilles rassasiées se pencha à sa fenêtre pour y regarder les étoiles, il put se rappeler ainsi qu’il vivait maintenant à Paris et que des étoiles il ne risquait pas d’en voir beaucoup. Ne se démontant pas pour autant, cet air frais suffit à lui remémorer cette curieuse sensation qui le traversait parfois face au bleu nuit.

Les yeux qui se perdent d’astres en astres, émerveillés et triste. Emerveillés devant ce spectacle, cette infinité au-delà de tout ce qu’on a pu saisir, ces lieux échappant à toute ingérence, intervention, présence humaine. Triste aussi devant ce plafond sans fin, si grand qu’on ne pourra jamais vraiment regarder tous ces cadeaux brillants.

Cette sensation écrasante de ce que le monde pourrait lui offrir et ce qu’il sera capable de recevoir, le traverse maintenant devant les bibliothèques, les cinémas, les expositions, pendant ces discussions d’érudits passionnés qui racontent leurs références comme on ferait visiter son logis. On se sent simple, stupide, accablé d’une honte inexplicable, a fortiori vis-à-vis des personnes qui nous ressemblent. Qu’est ce qui nous appartient quand tout ce qu’on connait l’est aussi pour les autres ?

Pourtant là n’est pas ce qui devrait nous envahir face à cet inconnu, là n’est pas le moteur de ceux qui vivent par curiosité, de ceux qui s’endorment chaque soir, ivres de leurs découvertes. Découvrir toujours un peu plus c’est aussi faire chaque jour la lumière sur ce qu’on ne connait pas. C’est apprécier de voir un nectar qui n’épuisera jamais le plus soiffard des humains.

Aujourd’hui les éditeurs nous vendent des centaines de registres d’œuvres incontournables : « 1000 films à voir avant de mourir », « ces lieux à visiter avant de partir », « ces albums incontournables », « l’océan des choses qui vous échappaient et qui continueront de vous échapper jusqu’à la fin de votre existence vide ». Comme s’il fallait embrasser un patrimoine minimum de l’humanité pour prétendre en avoir fait partie, on nous vend la culture non pas pour l’apport personnel et intime qu’elle peut nous apporter mais comme un certificat d’existence.

Aujourd’hui l’on partage les mêmes références surannées, nous tombons d’accord sur les génies, les incontournables, mais on oublie ce doute perpétuel. Le doute d’avoir échoué, de ne pas avoir réussi à connaitre ces œuvres qui, « qui sait », auraient pu changer nos vies.

Car au-delà d’être une fatalité universelle, cette peur est la chose la plus précieuse de nos esprits. Rechercher sans cesse, sans fatigue avec toujours la même faim ce que nous avons manqué. Douter c’est vivre, c’est avancer vers autre chose, vers les autres.

S’ils acceptent de nous les confier, on peut trouver les trésors en chacun, ces musiques au cœur de nos amis, qui toucheront peut être le nôtre. Un truc qui nous colle au cœur et au corps pour l’éternité. Quand l’inconnu créera des étoiles dans nos yeux, le connu sera soleil, ainsi  jusqu’à notre dernier souffle, on regardera le ciel sans tristesse, souriant aux étoiles qui auraient pu croiser notre route.

Augustin PERTET

 

 




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