La critique impossible des décideurs

« La critique est aisée, et l’art est difficile » (1), citation fusionnée au langage courant, qui démontre que le jugement sur les actions d’une personne est facile, mais que réaliser soi-même ces actions est bien plus complexe. Par ailleurs, il serait possible de lui attacher un autre sens : bien que la critique soit facile, l’art de la critique, réaliser une critique qualitative et pertinente, rencontre davantage d’embûches. 

 

Cette réflexion est en réaction aux nombreuses critiques à l’égard du gouvernement français dans sa gestion de la crise sanitaire lié au virus Covid-19. Elle ne cherche pas à l’exonérer de ses responsabilités, ni même à décrédibiliser ses détracteurs, mais simplement à s’interroger sur le potentiel de formulation de la critique. Si le raisonnement est illustré par des exemples tirés des circonstances actuelles, son application ne s’y borne pas : il est transposable à toute situation décisionnelle. 

L’un des réflexes les plus courants pour l’être humain est définitivement de prendre position, d’émettre un avis sur les agissements d’un autre individu. Se traduisant par un simple jugement de valeur en temps normal, il prend une toute autre dimension lorsque l’œuvre du tiers possède des répercussions sur le juge, et d’autant plus dans le cadre d’un mécanisme de représentation. Ainsi, les représentants réalisent des actions afin de produire des effets, et ces actions sont le fruit de choix, eux-mêmes influencés par de multiples paramètres. L’estimation de ces paramètres provient des diverses informations en leur possession au moment de la décision. Après cette modélisation formelle de la prise de décision, il convient d’étudier l’élaboration des avis contraires à ces choix effectués par les décideurs.

Le principal enjeu est d’avoir conscience que pour construire un avis sur une décision, il est nécessaire d’effectuer le jugement à l’aide des mêmes informations que le décideur. Assurément, comment serait-il possible d’exprimer une opinion appropriée après coup, sans s’être remis dans la peau de celui qui a fait le choix en question ? Ce principe engendre de nombreuses incertitudes. 

 

La première est l’influence sur le jugement des évènements postérieurs à la décision. Est-il possible de se soustraire à toute réécriture de l’Histoire, procédant à une transformation intolérable des choix en fautes car la suite ne leur a pas donné raison ? Commander des masques en janvier afin de protéger le personnel soignant et de manière globale la population paraît aujourd’hui une évidence. Pourtant, si nous étions en train de batifoler au parc du Luxembourg aujourd’hui suite à une énième fausse alerte à la H1N1 ou au SRAS, le coût des équipements se répercuterait sans l’ombre d’un doute sur les conditions de travail des soignants et sur leur rémunération : le budget de la santé, maintenu au même montant, ne serait pas devenu tout à coup infiniment extensible. 

Vous me direz, ce raisonnement est facile, et le principe de précaution aurait dû primer. Ce doux principe qui consiste à accepter des pertes dans le présent pour en éviter de bien plus désastreuses dans le futur, n’est-il dévoyé lorsque la moindre vie humaine, à la valeur infinie, garantie par les droits de l’Homme, est en jeu ? Contrairement aux épidémies précédentes, nous avons les capacités de mettre en place en prévention des dispositifs jamais vus à une échelle extraordinaire : la capacité d’un confinement national n’implique pas l’adéquation de la mesure. Ainsi, il revient au décideur, personne ou collégialité la plus encline à obtenir toutes les informations nécessaires à la décision, de jouer avec la balance de la société, entre santé publique, économie et libertés individuelles.

 

Pour que le critiqueur puisse s’y essayer à son tour, dans le but de savoir si le décideur a suivi en bonne et due forme les règles du jeu, il est fondamental qu’il remette en question les informations qu’il a pu recevoir, et qu’il les complète avec celles restantes à découvrir. Le critiqueur produit-il l’effort de chercher ces informations primordiales nourrissant son appréciation ? Il est très naturel d’en douter, lorsque des représentants du peuple, députés ou sénateurs, n’effectuent pas eux-mêmes ce prérequis indispensable, en communiquant des absurdités de propositions sans démonstration ou fondement factuel. En effet, une unique information, lieu de naissance d’un argument dans le sens de la critique, n’est pas suffisante à remettre en cause l’essence des décisions prises. 100 grammes de plus dans la balance ne modifie pas l’équilibre, quand des centaines de kilogrammes sont présents de chaque côté. 

 

Peut-il réellement obtenir toutes les informations prescrites ? La transparence a pris un place extrêmement importante dans notre société, où dès que l’obscurité s’arroge un bout de terrain, les fantasmes se déchaînent. La transparence des informations et de l’interprétation de ces informations dans le but d’estimer les paramètres du modèle de décision précédemment décrit est une condition sine qua non à la critique. 

La transparence de ces informations est-elle possible en toute situation ? A propos des mesures préventives contre la pandémie du Covid-19, l’utilité des masques comme frein à l’épidémie reste une contradiction encore d’actualité, et fit l’objet d’un volte-face peu compréhensible voire scandaleux du gouvernement. Cependant, il paraît déraisonnable d’annoncer leur efficacité sans avoir de stocks suffisants pour protéger les soignants et en se fiant à la population pour maintenir un climat propice à la résolution de la crise, alors que les comportements individuels et le chaos auraient bousculé toute entreprise de protection. La transmission de l’information comportait de nombreux risques, et elle aurait été indubitablement plus nocive que salvatrice. Simple exemple à généraliser, cette absence de transparence forcée a nui au débat démocratique sur le fond : il devient partiel, amputé d’une partie qui donnait peut-être sens à la décision. Comment peut-il y avoir de débats démocratiques sans informations ? 

Cependant, la transparence ne résout pas tous les écueils potentiels rencontrés par la critique, car l’incompréhension n’est jamais loin. La technicité de certaines informations les rend inutilisables pour le commun des mortels. Il faudrait avoir dix mille vies pour saisir l’ensemble des enjeux, ou avoir dix mille spécialistes vous traduisant les hiéroglyphes médicaux, juridiques, économiques, sociaux, etc. Et cela n’est pas à la portée de tout le monde, c’est pourquoi des décideurs sont amenés à rendre effective cette centralisation des savoirs. L’exercice de vulgarisation sans perdre de nuance n’a jamais été achevé avec succès jusqu’à aujourd’hui, malgré les nombreuses tentatives idéalistes. 

Ainsi, avec ou sans transparence, la construction d’une opinion par le citoyen lambda, figurant comme la première phase d’un véritable contrôle sur les décisions des représentants, ne peut être accomplie. Le risque soulevé est que les décideurs ne subissent plus de contre-pouvoir convenable par ceux directement concernés par leurs actions. 

 

Par ailleurs, si la transparence des informations n’est pas effective, comment la communication autour des décisions pourrait-elle l’être ? Le décideur communique à ceux concernés par ces choix en expliquant le pourquoi du comment de l’initiative de telles résolutions : il explicite l’élaboration de son modèle de décision ainsi que l’estimation des paramètres qui l’ont influencé la solution finale. Sans avoir en sa possession les informations ou sans les comprendre, il est alors impossible de suivre le raisonnement du décideur, et donc d’apprécier sa pertinence. La critique se retrouve coincée dans un brouillard indésirable, et ne peut s’exercer pleinement. De surcroît, l’incompréhension est reine, et elle se marie avec suspicion. Les discours du gouvernement ont semblé paradoxaux depuis le début de la crise, alliant dans une première phase un « en même temps » malheureux. Le maintien des élections municipales en est devenu le symbole, bien qu’il soit en réalité en accord avec l’opinion de l’ensemble des partis politiques et forcé par la complexité politique de les annuler. De même avec le retard revendiqué dans les mesures de confinement, provoquer intentionnellement une crise économique désastreuse peut-il être un choix précipité ?

Présumons de l’idéal, que la population ait toutes les cartes en main afin de juger des décisions de ses représentants : aucune décision possible ne deviendra vérité. L’incertitude planera toujours au-dessus. Le souci sera de déterminer si la décision a été raisonnable par rapport aux informations à la disposition du décideur, et il n’est pas si évident de prouver une réelle faute. D’autant plus en situation de crise, où l’impératif de rapidité bouscule les rouages habituels, à leur faire perdre parfois la qualité de leur rendement. 

 

Il faut inlassablement le rappeler : la certitude est le luxe des spectateurs (2). Les bienfaits de la critique ne sont pas à démontrer, mais elle doit avoir conscience de sa fragilité. La nuance et la retenue ne sont pas à jeter aux oubliettes.  

 

Depuis le début, le parti pris est la rigueur et l’exactitude, ayant pour objectif de démontrer le manquement du décideur de manière valide et définitive. Toutefois, la critique n’est pas vouée à démontrer la faute et à mettre au pilori celui qui a eu le malheur de se tromper. Il n’est pas du tout impensable qu’elle promeut la raison d’être de son essence : l’amélioration, les faiblesses à remédier, le progrès finalement. Elle est depuis trop longtemps détournée par la recherche inépuisable de la responsabilité d’un bouc émissaire ainsi que le non-respect des revendications individuelles, sous couvert de positionnement politique, lié au principe de décision de manière inextricable.

 

 

Baptiste Lavazais

 

  1. Citation de Philippe Néricault, de son nom de scène Destouches, tirée de sa comédie Le glorieux, II, 5.
  2. “Conviction, it turns out, is a luxury of those on the sidelines”, dans le film “A beautiful mind” réalisé par Ron Howard. 

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