Eloge de la médiocrité

Afin de vous mettre dans l’esprit de cet article, et si la présence musicale ne vous incommode pas, son auteur ne saurait que trop vous recommander d’écouter cette musique au cours de votre lecture https://www.youtube.com/watch?v=w44dlsnJ1no

 

Tandis que l’eau coule au-delà de la limite du raisonnable dans une douche mal éclairée, il prend à son usager une drôle de sensation. Un sentiment épique, une chaleur intérieure, qui s’empare de la technique de lavage pour laisser place à la rêverie. Se joue ainsi une petite musique dans sa tête, il se voit rockstar, plaideur de talent, illustre écrivain, génie scientifique avec comme points communs culminants à ces fantasmes : la reconnaissance, l’estime de ses pairs, la célébrité, l’immortalité. 

Je rêve de gloire, de foules en délire, d’embrassades rythmées sur une musique qui respire l’aventure, l’ascension fulgurante, comme le monomythe de Campbell, je rêve d’une vie en plan séquence.  

Ces rêves surviennent en réalité régulièrement et surtout n’importe où. Un train, un bus, quelque chose qui avance en faisant défiler le paysage, invitant à faire de même avec sa vie. Une salle de classe, une rue ensoleillée, pluvieuse, enneigée. En bref la mélancolie d’un futur fantastique imaginaire peut frapper à chaque fois qu’il y a de la vie, avec parfois une violence inouïe. 

Une violence car ces rêves, ces vies qu’on s’imagine baignent entre réalité et fiction, entre le possible et l’impossible. Ils s’y succèdent les étapes d’une success story qu’on se destine. Oui je pourrais laisser tomber mes études (médiocres) de Droit, claquer la porte, partir en avant, m’isoler pendant un an afin d’écrire un chef d’œuvre. Un ouvrage secret sous une identité secrète, que j’enverrais à une grande maison d’édition, un mois plus tard je pourrais être publié, puis le Goncourt, la gloire, l’adaptation en chef d’œuvre du 7ème art. Son succès et son influence sur toute une génération, le propulsera au panthéon de la culture, qui me permettra de finir mes vieux jours dans une agréable maison de campagne, un petit whisky à la main dans lequel se refléteront les nuages de ma sérénité. Je serai heureux et surtout immortel, laissant d’une encre quasi indélébile comme les « grands de ce monde », mon nom dans les livres et les esprits. 

Mais rien de tout ça, ni écrivain génial, ni plaideur historique, ni musicien intemporel. Je n’écrirai sans doute jamais ce livre, mes plaidoiries ne toucheront pas au-delà de ce tribunal judiciaire de province, et ma guitare électrique de mes 15 ans continuera d’épouser la poussière comme seule amante. 

En somme : « je suis une merde ». Cette phrase, c’est le pain quotidien du rêveur « procrastinateur » et son paradoxe intrinsèque. Il aspire quotidiennement à la gloire et à l’élévation tout en ayant conscience de son inactivité, de son incapacité à se lever et écrire ce chef d’œuvre. Il est donc condamné à la médiocrité, mais pourquoi ? Peut-être que la simple rêverie le contente, ou alors l’effort pour sortir de la médiocrité serait trop importante. Pire encore, il ne suffirait peut-être pas. 

 

I. Le médiocre au royaume des Héros

 

Il y a une double idée derrière celle de médiocrité. Rappelons à toutes fins utiles, que cet adjectif provient du latin « mediocris » et « medius », signifiant le moyen, l’ordinaire, entre le grand et le petit. Ainsi pourrait-on penser qu’il n’est pas si péjoratif qu’il en a l’air. Pourtant dans le langage courant, il est bien souvent utilisé pour désigner une personne aux portes de la nullité, le tout teinté d’un mépris à en faire pâlir Michel Piccoli. Il serait facile de réduire cet usage nouveau à un simple abus de langage commun. Alors qu’il illustre en réalité, le regard de la société face à l’homme moyen. 

Dans un pays attaché aux grandes figures, au roman national, qui n’a de cesse de se chercher des idoles et des héros : le médiocre n’a pas sa place quand il faut applaudir le personnel soignant. Dans une société de la croissance, il faut repousser sans cesse ses limites, se mettre en compétition, exacerber un talent, pour que l’on puisse célébrer les lauréats, les gagnants. Il y a donc une certaine injonction sociale au succès, il faut toujours aspirer à l’ascension : « better, faster, stronger ». Ainsi la médiocrité est davantage celle de celui qui ne réussit pas plutôt que l’appréciation objective de la valeur d’une personne. 

Il est utile de discriminer la médiocrité afin de mettre en valeur la réussite. En effet, afin de guider la marche du monde vers la croissance, il était utile de créer une peur, une situation à éviter pour motiver les plus récalcitrants. La médiocrité et l’anonymat sont les épées de Damoclès permanentes sur nos têtes, qui sifflent quotidiennement : Il faut réussir ! 

Dès lors, nous sommes tous un peu médiocres, en tout cas pour la plupart. D’abord car, peu nombreuses sont les personnes qui peuvent affirmer ne souffrir d’aucune concurrence dans leur domaine. Ensuite parce que nous sommes pour la plupart accablés par notre absence de talent. 

 

II. « Tu pensais que le chemin était tout tracé mais t’as rien de spécial »

 

Si l’on revient à cet ectoplasme dans sa douche s’imaginant célèbre, il faut souligner encore une fois l’ambivalence de ses pensées. Dans le plus simple appareil sous une pluie chaude incessante, les personnes se défont généralement de toutes fausses modesties, d’hypocrisies polies, d’humilité mal placée. Je me sens en toute honnêteté plus intelligent que la moyenne, peut-être même doué dans certains domaines, sans aller jusqu’au talent, c’est seul sous son pommeau de douche qu’on se dit qu’il y a quelque chose de brillant en nous qui ne demanderait qu’à être exploité. Que peut être avec un peu de travail, on pourrait y arriver. 

Mais je n’en ferai surement rien, faute de force de caractère et de persévérance, j’eus toutes les peines du monde à écrire une page en deux semaines. Cette défaite de la vie amènera évidemment à entretenir une détestation de soi, qui sous certains égards, peut être confortable. 

Notre paresse nous protégera en ce qu’elle empêchera de mettre la lumière sur ce qui pourrait nous blesser plus tard. Nous ne sommes pas faits pour la lumière. 

L’Histoire de l’Humanité si elle se présente artificiellement comme la succession de grandes personnalités : chefs d’Etats, scientifiques, écrivains, musiciens, peintres, etc. n’est rien d’autre en réalité qu’un flux continu et éthérique de médiocres, de milliards de personnes d’hier, et de demain qui ne laisseront rien, ou du moins pas davantage que leurs pairs, au patrimoine humain. 

Ce n’est pas une vision noire que de dire cela, mais rassurante. Le monde ne tourne pas à la lumière des génies, mais à la force lente et intemporelle des médiocres. Des travailleurs, des sans-emplois, des vieux, des jeunes, des rêveurs, des pragmatiques. La réussite aurait cependant une fonction. Divertir l’humanité en lui donnant l’illusion d’une direction à prendre : faire plus que son voisin.  Sans médiocrité pas de succès, pas de médiocres sans idoles. 

Si l’on rêve de s’élever ce n’est pas tellement pour voir le monde d’en haut, mais pour qu’on puisse nous regarder d’en bas. C’est une quête éternelle d’immortalité dans le regard des autres, c’est sortir de l’anonymat de la foule médiocre. Cette foule qui nous angoisse, car sa puissance réside dans son unité. Tout le monde se ressemble, tout le monde est interchangeable, années après années, siècles après siècles. Il n’existe qu’une unique psychologie de la foule, ainsi à quoi bon chercher à distinguer ceux qui la compose. Les médiocres ça n’intéresse personne, surtout pas les médiocres qui leurs succéderont. Alors il faut voir les choses autrement. 

 

III. En finir avec l’immortalité 

 

Le drame de notre espèce est sans doute dans l’obsession d’une quête de sens, dans cette idée profondément ancrée en nous que nous devons servir à quelque chose. Raisonnement qui veut que si nous sommes là aujourd’hui c’est bien pour un but précis, pour accomplir, pour réaliser, et que cet accomplissement est la clé de notre immortalité, spirituellement à travers les autres comme on le souhaite. Sans préjuger de la réponse, qui en toute modestie m’échappe, il faudrait cependant envisager l’hypothèse, de prime abord désagréable, que peut être, nous n’avons aucun « sens ». 

Perspective peu réjouissante mais qui embrasse à merveille cette médiocrité trop souvent critiquée. Le médiocre est surement celui qui a épousé avec toute la sincérité du monde, un nihilisme total. Se satisfaisant de petits combats du quotidien : se lever, se nourrir, écrire un petit article de temps en temps afin d’obtenir un petit pain de reconnaissance, aller travailler. Le médiocre, entouré de ses pairs médiocres, sait qu’il ne laissera aucune trace. Il en est conscient, mais d’une certaine manière, il s’en moque. Il s’en moque d’être meilleur que les autres, de gagner plus, d’être reconnu, inconnu, aimé, détesté, de pisser plus loin ou d’être plus musclé. Il s’en fout des comparaisons, des héros, des condamnés, il s’en fout de la réussite. 

Car il n’est pas là pour ça, car il n’est pas là pour grand-chose, à part errer de la manière la plus agréable possible dans sa vie en location.  

La médiocrité n’est pas triste, encore moins une fatalité. Une fois acceptée, elle est l’expression de la contemplation sereine et sincère d’un cadeau éphémère, celui de pouvoir rêver de vivre encore plus longtemps. 

 

 

Augustin P. 

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