Aux origines du fantasme du siècle : doit-on croire au mythe de la « première université juridique de France » ?

Au Panthéon des universités juridiques, Paris II a Assassiné ses concurrentes d’un lâche coup dans le dos : elle s’est autoproclamée première, faisant fi de tous les classements, retenant des indicateurs pour le moins hasardeux (si l’on admet l’hypothèse peu vraisemblable selon laquelle des critères de notation ont été utilisés). La marque des plus grands donc, puisque la parole de ses dirigeants a suffi à créer la légende.  

Attendu que ces trois premières lignes vous auront nécessairement convaincu qu’Assas est la plus grande fac du monde et ce par le simple fait qu’elle l’ait déclaré, j’entends toutefois disserter un peu sur les raisons pour lesquelles Guillaume Leyte et ses équipes ont un jour conclu un conseil d’administration par une bonne bière au Vavin, qui les a décidé à se choisir champions sans même avoir participé.  

Face à Nanterre ou à Descartes, à Lyon ou à Bordeaux, et parfois même jusqu’à Paris 1, les étudiants juristes d’Assas se sont toujours targués d’être la quintessence intellectuelle de leur domaine. Pourtant, le rejet de cette orgueilleuse affirmation apparaît souvent nonchalant lorsqu’il vient des praticiens du droit d’autres facultés. Comme si cette supercherie n’en était pas une, il leur arrive même de reconnaître en Paris II une référence. Tout élève d’Assas s’est déjà vu poser nombre de questions révélatrices des enjeux d’excellence qui nous sont attribués : les « Est-il vrai que tout le monde redouble au moins une fois ? », « Est-il sérieusement impossible de dépasser 12 de moyenne » ou encore « Faites vous du hors programme en licence ? » sont autant de raisons de répondre « oui » à son interlocuteur, qui sera partagé entre admiration et dégoût.  

Mais d’où vient cette influence qui semble même faire ployer nos semblables ? A-t-on simplement créé un mythe ? S’est-il créé seul avec le temps ? Sommes-nous les meilleurs ? Faut-il réellement croire que nous le sommes ? A défaut, est-il sain de vivre dans nos idylles ?  

 Tentons ensemble de dégager les critères qui ont permis de faire du plafond lumineux du 92 rue d’Assas le phare de signal de tous les juristes de France et de Navarre.  

1 : Du fait que tout le monde l’a toujours dit et que les gens n’aiment pas le changement 

Les milles visages de Paris 2 la rendent complexe à aborder ; si Rachida Dati et Martine Aubry se retrouvent aussi dans leur anormale appétence pour flexer sur les impôts des autres, le lien le plus fort entre ces deux personnages reste sans aucun doute leur passé d’Assasiennes. Le premier critère retenu pour déclarer que « Le droit, c’est Nous » réside donc dans la force des alumni de notre institution, et dans leur variété. 

Un peu comme dans tout établissement ayant une certaine histoire et ayant développé une culture lui permettant de se prétendre une « Institution », Assas est un lieu où les idées se rencontrent et s’écharpent. La « fac d’extrême droite » des années 1990 n’était pas la « fac de Parisiens » qu’elle est aujourd’hui. Si l’on peut encore déplorer notre manque de mixité sous de nombreux aspects, l’entre-soi concernant les domaines d’études abordés semble payant : rares sont les facs avec une variété de champs d’apprentissage aussi faible que la nôtre.

Conséquemment, un véritable impact dans nos domaines professionnels de prédilection s’en ressent. Il existe une hégémonie des Assassiens. Tout bon philosophe verrait là un argument illégitime, puisque l’opinion des foules est rarement la meilleure ; en outre, il est certain que le prétendu « critère de la majorité», qui consiste à considérer qu’un discours est une vérité du simple fait qu’il soit soutenu par les masses, est fallacieux lui aussi. 

La pertinence du critère « anciens élèves » est en réalité à rechercher selon une approche plus superficielle : ce n’est pas le nombre d’alumni qui leur permet de faire vivre la réputation de leur fac, mais le fait qu’ils occupent des postes à responsabilité, qu’ils ont eux-mêmes hérité d’anciens élèves de leur époque. Une reproduction selon un modèle très performant donc, qui justifie en partie que nos dirigeants soient profondément décomplexés lorsqu’ils nous érigent en Cujas des temps modernes. Notre label de « première université juridique de France » se retrouve en mon sens principalement dans ce critère, assez incontestable certes, mais selon toute vraisemblance assez peu représentatif de ce que nous autres étudiants malandrins avons vraiment dans le crâne.  

2 : De la grandeur d’esprit des foules du centre Assas 

Ce qui fait une université, c’est évidemment son Histoire, ses professeurs, ses murs,… Mais que seraient cent ans de cours dans un amphithéâtre du Professeur Molfessis, s’il n’y avait pas 1500 jeunes pousses avides de connaissances pour les écouter ? Les élèves sont l’essence même de l’Université, sa raison d’être et sa finalité, son Alpha et son Omega, en bref, son TD de 7H45 le lundi matin et sa bière du vendredi soir. 

Mais les élèves d’ici sont-ils meilleurs que ceux d’ailleurs? On pourrait affirmer sans trop s’avancer que les Sorbonnards sont de meilleurs praticiens puisqu’ils sont en litige permanent avec leur propre établissement. En tant que parvenu en ces murs (j’ai étudié dans une autre université avant de voir mon parcours redressé par les flèches en scotch rouge du centre Assas), je dois dire que c’est peut être la seule opinion vraiment sincère que je peux fournir : j’ai remarqué une différence de niveau flagrante entre ma L1 et ma L2. Loin de vouloir te flatter, lecteur, car je sens déjà que tes chevilles gonflent au point de faire craquer les lacets des Winstons que Papa t’a passées car elles étaient trop serrées pour lui, je pense que cela pourrait-être le résultat des critères de sélection apparemment drastiques qui nous sont imposés. Toutefois, cela ne veut pas dire qu’Assas forme des étudiants compétents, mais peut être qu’elle se contente de savoir retenir ceux qui le sont déjà.  

Il est par ailleurs primordial de souligner que, hormis les cas de doubles diplômes, l’immense majorité des élèves d’Assas a vécu un drame personnel en classe de terminale qui a détruit ses ambitions : se faire recaler de Sciences Po. Il semble ici opportun d’apporter un éclairage lucide et raisonnable sur ce phénomène : nous sommes tous victimes d’une injustice sans nom, et notre défaite ne tient pas au fait que les autres aient été meilleurs. C’est évidemment une histoire d’idées politiques et de discriminations : trouver dans nos échecs personnels respectifs l’aveu de notre médiocrité serait une terrible marque de faiblesse, concession absolument impensable.

Cette menue précision aide à comprendre le syndrome de l’éternel second qui erre dans nos esprits malades. Apparaître sous notre établissement nemesis dans les classements serait un retour violent à la réalité, et il est probable que nous ayions à nous réfugier derrière des arguments fragiles : « nous sommes une fac publique », « nous sommes plus spécialisés », « nous n’avons pas le modèle d’établissement requis pour ces classements »,… En bref, ce qui provoque l’émulation et la certitude de notre excellence tient au fait que les étudiants de Paris 2 sont des esprits torturés, sortes de sympathisants Medef constamment scindés dans leurs positions : toujours au bord de la dépression qui les a rongés dans les heures sombres de leur passé, mais aussi tangents à la rigueur et au sérieux par peur du rouleau compresseur qu’est la sélection. 

3 : De l’absence d’Assas dans les classements

S’il est certain qu’Assas est légitime à se prétendre une bonne université, de par la performance sans cesse renouvelée de son administration , son salaire à la sortie, ou tout autre paramètre habituellement pris en compte dans les classements anglo-saxons de référence, pourquoi ne pas y figurer (ou y figurer à un rang à 4 chiffres) ? Cette absence est la marque profonde qu’un des critères qui a mené à notre auto-proclamation est précisément notre image de marque. 

La vraie raison pour laquelle Assas néglige les classements est le fruit d’une logique implacable : quand on ne participe pas, on ne perd pas. Or, l’essentiel est de participer. Assas passe donc à côté de l’essentiel, pour ne se concentrer que sur les détails, donc les points qui feront la différence. Nous sommes face à une preuve absolue que ce critère de non participation, bien qu’il nous rabaisse vis-à-vis de ceux qui apparaissent au Times Higher Education, nous élève tout autant dans notre postulat de supériorité initial.  

Cet apparent mépris d’Assas pour l’opinion populaire qui ne jure que par les référencements des classements n’est pas étonnant et colle assez bien avec l’état d’esprit affiché. Loup rejeté par la meute, Assas n’est membre de presque aucun de ces groupes universitaires qui tentent de s’élever par le jeu des alliances. A ceux qui demandent pourquoi, Assas répond que c’est parce qu’Assas, c’est Assas. Cette culture de notre unicité, cette volonté de se démarquer, cet apparent « merde ! » crié au ministère de l’enseignement supérieur dès qu’il nous enjoint à faire quelque chose, a engendré ce qui est probablement notre meilleur atout : une image de marque à la limite du mystique. Il semble que cette approche se veuille aux frontières du minimalisme marketing ; Paris 2 est au droit ce que la Pringles est à la pomme de terre, et ce que Balkany est au Trésor Public : un indémodable qui n’est certes pas toujours le meilleur, mais qui reste assez bon pour ne pas être oublié.  

Les trois paramètres énoncés peuvent potentiellement expliquer ce qui a poussé les équipes de communication d’Assas à nous proclamer rois en territoire conquis. Cependant, lorsque nous perdrons la lumière des projecteurs, il sera déjà trop tard. A trop vouloir regarder notre reflet, nous risquons de tomber et de nous noyer dans l’océan d’inepties que nous nous sommes constitués. Conscients des forces et des faiblesses de notre faculté, nous devons accepter de nous soumettre à des critères qui finiront inévitablement par nous ranger dans un classement limpide auprès d’autres facultés. Assas doit maintenir l’excellence académique et professorale qu’elle revendique, non seulement en formant des juristes performants, mais en osant être précurseur dans les domaines qu’elle aborde. La concurrence est rude, et bon nombre de facultés flirtent aujourd’hui avec l’excellence. Assas en fait partie, et n’est ni meilleure ni moins bonne qu’une autre. Si elle veut conserver son essence, et continuer de s’améliorer, elle doit rehausser ses exigences propres, car on ne devient pas champion du monde de natation seul dans sa baignoire. 

Etienne

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