Pour la casquette et le droit de la porter

 Il y a maintenant quelques semaines, un professeur a demandé à un étudiant de retirer sa casquette en amphi. Celui-ci a souhaité réagir à cette interdiction. La Pravda, toujours au service des causes les plus nobles, lui a accordé une tribune. 

Je suis pro-casquette. Bien sûr, cela ne veut pas dire que je suis pour l’obligation de  porter la casquette, de la même manière que les pro-voile n’en exigent pas le port (sauf pour l’Iran et l’Arabie saoudite, et deux trois autres islamistes intégristes, mais c’est du détail). Je ne ferai en revanche pas de parallèle avec les pro-masques, qui, pour le coup, ont dans l’idée de le rendre obligatoire, ce qui invaliderait dès à présent ma première affirmation. 

Bref, je suis pour le droit de porter la casquette, et plus particulièrement le droit de la  porter en amphi. Quand je parle de casquette, il peut aussi bien s’agir d’un bonnet, d’un bob, chapeau melon, fez, schtreimel, etc. Tout ce qu’on peut désirer mettre sur sa tête, en somme. 

Hélas ! Comme chacun a pu le constater, il est relativement déconseillé de porter un couvre-chef lors d’un cours en amphi, sous peine de se prendre une petite remarque bien sentie, de vivre un léger moment d’humiliation publique, les regards de mille deux-cents étudiants braqués sur vous. J’en ai fait les frais personnellement avec Molfessis – ce même Molfessis qui distribue des chapeaux parapluies par centaines, si ce n’était pas pour qu’on les porte, il fallait le dire tout de suite – mais bien d’autres que lui ont été bourreaux, et que moi, victimes. Ne voyez donc pas dans cette tribune qu’une vendetta personnelle, mais bien un véritable plaidoyer pour mettre fin à ces humiliations quotidiennes.  

Pourquoi militer pour ce droit, ou plutôt contre cette interdiction ? D’un point de vue juridique, beaucoup d’établissements interdisent le port  de la casquette ou d’autres tenues. Nous avons aussi pu le voir pour un décolleté au musée : tenue non-républicaine, et pour les crop-tops à l’école : tenue non-républicaine. Du point de vue de la légalité, Assas n’a rien à craindre, du moins si cette interdiction figure bien dans le règlement intérieur, que je ne vais certainement pas lire à votre place. Je ne pourrai donc  pas saisir le Conseil d’État d’un recours en excès de pouvoir contre la décision très explicite de Nicolas Molfessis, et j’en suis réduit à exprimer mon mécontentement dans la Pravd’Assas… 

En revanche, d’un point de vue purement éthique, cette injonction me pose problème. 

Prenons tout d’abord le simple argument de l’égalité. Certains ont le droit de porter un couvre-chef à l’université, et notamment au nom de leur religion, comme c’est le  cas du voile. Or, précisément, l’État et ses administrations sont soumis au principe de laïcité,  ce qui signifie qu’en plus de devoir en protéger le libre exercice, ils ne reconnaissent aucune  religion. Autrement dit, ils ne reconnaissent pas le voile comme un signe religieux (oui, c’est  de la fiction pure, puisque au contraire ils ont plutôt tendance à le reconnaître automatiquement comme un signe  d’islam politique, mais c’est un autre sujet, qu’un de mes collègues de la Pravd’Assas aura sûrement la bonne idée de traiter), et ces derniers devraient, cohérence oblige, le proscrire. J’admets cependant que cet effort de cohérence puisse être trop difficile pour certains, il est temps que je vous annonce ma conversion au culte de la déité Casquette ! Je jure que plus jamais les LED du hall d’Assas n’auront l’honneur de voir ma tête nue. Est-ce que ce sera efficace ? Non. Et il ne devrait pas y avoir besoin d’en arriver à de telles extrémités. Puisque le voile, un couvre-chef comme un autre, est autorisé, alors la casquette devrait l’être également. Sauf si bien sûr elle contrevient à l’ordre public.

Abordons maintenant le problème du point de vue de la liberté. Dans la rue, l’espace public,  nous avons tous la liberté de nous vêtir comme nous le voulons, dans les limites de la décence – dont j’attends toujours une définition, soit dit en passant – et de l’uniforme nazi. En tout état de cause, pour restreindre notre liberté, il faudrait que cela soit justifié par un trouble à l’ordre public. C’est un principe fondamental de notre système juridiquement libéral : « tout ce qui n’est pas interdit est permis » vous connaissez la chanson. Si ces règles ne s’appliquent pas  juridiquement aux établissements, qui peuvent adopter leur propre règlement intérieur, n’y sont-elles pas applicables moralement ? Qui n’attend pas une  justification, quand on limite une liberté aussi fondamentale que le port de la casquette ? Que l’on puisse considérer que le chapeau parapluie porte une atteinte démesurée à l’ordre public  esthétique est tout à fait recevable (et je consens, par pur esprit de revanche envers Molfessis, à ce que son port soit définitivement proscrit), mais je crois pouvoir affirmer avec certitude  qu’aucune âme sensible ne serait heurtée à la vue de ma tête ceinte d’une casquette, si laide soit-elle.

En réalité, les raisons qui pourraient être avancées pour justifier cette interdiction sont  au nombre de deux. 

On peut penser, raisonnablement -ou non-, que les professeurs considèrent l’amphithéâtre comme un temple, où il faudrait entrer la tête nue. Les dieux sont témoins des messes  molfessiennes qui s’y déroulent. Quand enfin il aura réussi à nous  faire apporter nos codes civils, sans doute nous fera-t-il les mettre sur nos têtes ? Pourquoi pas après tout, puisqu’ils veulent nous dire quelle coiffe arborer ? Si vous saisissez l’absurdité de ce propos, vous comprendrez les doléances que je présente ici.

Une fois de plus, c’est la laïcité qui s’y oppose. Il n’existe pas de consensus religieux sur le port d’un couvre chef dans le temple, comme le montrent les divergences entre chrétiens et juifs (ne croyez pas par ces exemples que je manque de tolérance envers les religions du Livre, mais ce sont elles qui ont fait le choix de mettre et d’enlever aléatoirement des objets hasardeux de leur tête). Cette justification n’est donc à mes yeux pas recevable. 

La seconde hypothèse est celle qui est systématiquement donnée par nos chers professeurs : la  politesse et le respect. Autrement dit, le flou artistique. Il y a, selon ma classification faite maison, deux sortes de règles de politesse. 

Les premières sont celles qui interdisent les conduites objectivement désagréables pour autrui, comme de lui claquer la porte au  nez, ou de lui pincer les fesses par exemple. Je conçois alors complètement qu’elles soient universellement appliquées. 

Les secondes sont celles qui interdisent les attitudes simplement admises en elles-mêmes comme impolies : le fait de couper son omelette avec un couteau (on se sert  seulement de la fourchette !) par exemple ou, puisque ce n’est pas un désagrément visuel objectif, le fait de porter une casquette en amphi (on y revient !). 

Nous pouvons donc imaginer à juste titre que ce dernier corps de règle  a comme source l’habitude, la coutume. 

Mais est-ce vraiment le cas ? La coutume est une règle  qui tire sa force obligatoire d’une pratique constante et d’un consensus, c’est-à-dire de son  acceptation comme obligatoire par ceux qui la pratiquent (cf. TD de conférence de méthode,  L1). Je peux dès maintenant et sans avoir réalisé de sondage, vous assurer que l’interdiction de la casquette n’est pas consensuelle parmi les Assassiens.

De manière générale, ce deuxième type de règles de politesse ne rentre pas exactement dans cette  définition de la coutume. Pour vous le démontrer, je vais prendre deux exemples : lorsqu’un  Arabe rote à table, selon la légende, ou, comme le dit le mythe, qu’un Chinois crache par terre, on ne pourra pas considérer cela comme impoli, bien que ce soit une règle bien établie  chez nous. On pourra certes avoir un premier mouvement de recul, mais ce sera avant de réaliser  que ce n’est pas plus impoli qu’autre chose, et que nos règles de politesses bien françaises n’ont  pas plus de fondement que les leurs (ou bien on pourra juste s’écrier « c’est dégueulasse ! », ça marche aussi). 

Pourtant, si ces règles étaient coutumières, on avancerait sans problème l’idée selon  laquelle quelqu’un qui rote à table, dans un pays ou c’est impoli selon un consensus ancien, est  lui-même impoli. Ce n’est donc pas le cas. On ne peut reprocher légitimement à quelqu’un son impolitesse lorsqu’il se comporte d’une façon qu’il ne savait pas impolie dans la culture dominante. Ce qu’on reproche donc, c’est plutôt le fait d’avoir consciemment enfreint la règle, d’avoir fait fi des conventions. Autrement dit, la règle est obligatoire pour l’autre seulement parce qu’il sait qu’elle est obligatoire pour lui. Devant cette tautologie, on ne peut que vouloir abolir une telle règle. 

Mon conseil de fin est donc le suivant : si Molfessis vous ordonne de retirer votre  casquette au nom de la politesse, dites-lui simplement que vous ne saviez pas que cette règle  était obligatoire, et que par conséquent elle ne peut l’être. Ça marchera à tous les coups.

Bien à vous.  

Robin Delcourt

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