Jean Le Cam, roi sans paillettes

“La place du con”, ironise Jean Le Cam, une fois franchie la ligne d’arrivée. Ce jeudi 28 janvier, la nuit a déjà déjà enveloppé l’horizon lorsqu’il boucle son Vendée globe, en quatrième position. Au pied du podium. “J’ai soulagé l’éventuel con qui aurait pu être à ma place”, surenchérit-il en conférence de presse, devant des journalistes hilares. A 61 ans, celui que l’on surnomme sobrement le Roi Jean continue de sillonner les mers du globe, pour la joie du grand public qui a fini par s’attacher au personnage. Amarré au ponton des Sables-d’Olonne, son bateau porte les stigmates d’un tour du monde dont il a failli ne jamais revenir. La coque a souffert mais a tenu bon, honorant l’inscription qu’elle arbore, pas de nom de sponsor aux accents milliardaires, mais un slogan qui campe un personnage : “Yes We Cam!”

La course de toutes les émotions

Après quelques jours de course, mi-novembre, Jean Le Cam affiche premier au classement. Sur son bateau de 2007, il fait plus que tenir tête à ceux de dernière génération, au budget plus de dix fois supérieur au sien. Depuis le bord, il lâche: “Tant qu’à faire, papy fait de la résistance quoi ».  Pour l’instant, papy étonne par sa vitesse. Il est cependant loin de soupçonner ce qui le guette.

Deux semaines plus tard, Kevin Escoffier, un concurrent, déclenche sa balise de détresse. Entre deux vagues, sa coque s’est pliée en deux, façon portefeuille. Le Cam, qui s’en trouve le plus proche, est appelé à son secours – faveur de la providence, vu l’expérience du doyen de la flotte. Ce n’est qu’après onze heures d’angoisse et de faux-espoirs que le vieux briscard repère définitivement le canot de sauvetage, avant de hisser l’homme à son bord, en pleine nuit. Le reflet de la lune sur le canot s’est révélé salutaire. Clin d’œil du destin, c’est Le Cam, miraculé en 2009 dans des conditions semblables,  qui endosse le rôle du sauveur onze ans plus tard.

 Dans le cœur de milliers de Français connectés aux mers du Sud par leur smartphone, la gratitude et l’admiration sont à la hauteur du soulagement éprouvé. Le roi Jean impressionne un peuple d’autant plus en mal d’aventures et d’exploits qu’il est plongé dans l’inertie depuis de longs mois. Par un acte de bravoure, le chouchou s’est mué en héros.

Authenticité

Sa popularité, le roi Jean la doit d’abord à sa sincérité. Sa chevelure broussailleuse et son franc-parler disent merde aux formes et aux conventions. “Sur nos bateaux, on a offert de l’authenticité. On ne ment pas. Je crois que les gens sont fatigués de l’image et du paraître. Ils veulent de l’authentique, de la vérité.” a-t-il récemment confié au Point, quelques jours après avoir posé pied à terre.

 Le Finistérien, c’est une gueule qui détonne et des bons mots distribués sans filtre.  Certains se souviennent de son “clac clac clac”, lors de l’édition de 2016, formule censée faire pivoter sa caméra capricieuse. Il y a aussi cet adage, leitmotiv du dernier Vendée Globe, que son bon sens chevillé au corps incarne à la perfection: “Trop dire fait rire, bien faire fait taire”. On pourrait en citer bien d’autres, mais impossible d’occulter la dernière en date. 

Retour en salle de conférence de presse, fin janvier. Pour signifier sa fierté  d’avoir su, avec Damien Seguin, premier skipper paralympique à se frotter à l’Everest des mers, et Benjamin Dutreux, pur produit vendéen au budget étriqué, concurrencer les supposées machines de guerre, il provoque un fou rire parmi le parterre de journalistes: “Avec tout ça, on a quand même le vieux con, l’handicapé et le branleur”. 

“Se poser des questions”

A travers la périphrase du vieux con, de l’handicapé et du branleur, c’est bien plus que de la fierté qu’exprime Jean Le Cam. Il souligne l’insanité des millions investis dans l’installation de ”foils”, quand trois bateaux d’avant 2010 parviennent à occuper des places parmi les plus enviées du classement. Les foils, ce sont ces deux appendices modernes en forme d’ailes d’avion incurvées. Situés de part et d’autre de la coque, ils sont censés surélever le bateau qui en est pourvu, diminuer ses frottements avec l’eau et donc accroître sa vitesse. Seul hic, et pas des moindres: ces pièces ajoutées décuplent le risque d’avarie. Rédhibitoire, selon Le Cam: “Le slogan du moment, c’est voler sur les océans… On n’est pas des oiseaux, c’est n’importe quoi !” vitupère-t-il dans Le Point.  Pour lui, c’est clair, un bon bateau est avant tout un bateau qui flotte et qui rentre à bon port. Le reste, c’est-à-dire les foils, c’est “beaucoup d’énergie, beaucoup d’argent, beaucoup de problèmes pour pas grand-chose”.  

Il faut dire que le bilan parle pour lui : au bout de 80 jours de course, le premier l’a devancé d’à peine dix heures. Mieux : sur huit abandons, sept sont des “foilers”, et quatre d’entre eux faisaient partie des  favoris au départ. “Il faut se poser des questions”, insiste Le Cam en conférence de presse. 

Certes, on peut lui opposer des arguments, lui rétorquer que les foilers ont raflé les podiums des deux dernières éditions, arguer que la météo, avare en vent, ne les a pas favorisés cette année, eux qui en ont besoin pour s’échapper et faire la différence. On pourrait le taxer de sophisme, lorsqu’il dénonce une course au budget sans proposer de solution pour l’éviter. Mais il est des figures que l’on écoute en leur domaine. Et s’il y en a un que légitime son palmarès, c’est bien Jean Le Cam. Une fois qu’on a fait, on a le droit de dire. 

Raconter une histoire

A mi-chemin entre Brest et Lorient, La Forêt-Fouesnant est un village familier des meilleurs skippers de France et d’Europe. C’est là, au large de Port-la-Forêt, qu’ils promènent l’étrave de leurs imposantes machines. Sur le chantier naval du port, ils les optimisent en vue des compétitions. 

Pour être au départ en novembre, Jean Le Cam y a travaillé d’arrache-pied son bateau, prénommé Hubert en hommage à son ami décédé en 2011 et frère du navigateur Michel Desjoyeaux. Sept jours sur sept, avalant parfois les heures par douzaine, Jean et son équipe s’évertuent, bricolent, découpent, ajustent, essayent, vérifient, perfectionnent. Le budget n’excède pas les 800 000€ (le prix d’une paire de foils sur un bateau de dernière génération), mais à la fois capitaine et maître d’œuvre, le marin sexagénaire connaît Hubert mieux que sa poche. Un engagement total qui lui permet d’entretenir une relation intime avec son bateau, à l’inverse d’autres skippers pourtant mieux dotés:  “Sur des bateaux à plusieurs millions, tu n’oses pas ; tu sais que ce n’est pas vraiment ton bateau mais davantage celui de tes partenaires, d’un architecte, d’un logiciel, d’un sponsor. Or, ça doit être d’abord le bateau d’un marin. Avec Hubert, il y a comme un rapport charnel. “Je connais ses bruits, ses blessures, ses faiblesses”, témoigne-t-il au Point.

 Ne versons pas pour autant dans la démagogie. Le Cam ne refuserait pas des moyens plus élevés ; simplement, devant le constat que les grosses entreprises préfèrent miser sur des jeunes pour préparer l’avenir, il choisit de raconter au public une histoire, avec ce qu’il a, son histoire. Et le public le lui rend bien: les statistiques de Google montrent que son arrivée a suscité plus de recherches que celle de tout autre concurrent. Il a prouvé que l’argent ne fait rien à l’émotion du sport. Que veulent les gens ? De l’exploit, du dépassement, du rêve. Plus encore, croire que l’aventure est accessible, que l’aventurier leur est semblable. Jean Le Cam donne au monde de la voile une leçon dont le sport français ferait bien de s’inspirer, au lieu de justifier ses déboires par sa prétendue précarité : une tête bien faite vaut souvent mieux que des caisses bien pleines. Intelligence vaut mieux qu’opulence, réfléchir, mieux que gémir. Bien faire, mieux que trop dire. “Yes, we cam!”

Constantin G

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