L’égo, cet autre fléau

« Le bonheur est fait d’oubli » écrivait Romain Gary. Vous-mêmes, vos politiques, voisins, nous tous nous employons d’ailleurs fort bien à nous oublier les uns des autres dans le bonheur. Il en est un en revanche d’oubli qui résiste à la traînée du temps et des événements : c’est l’immense poids du je

L’égo remplace Légo à l’édification de mondes. Accolons à « mondes » un pluriel parce qu’il s’accommode fort bien des multiples monades qui le composent, de ces microcosmes individuels qui le compose. « Désenchantement du monde », « fin de l’Histoire » … Quel sens donner à nos vies quand les grands systèmes de croyances – du communisme au christianisme, de la foi en le passé à celui dans l’avenir et le progrès  –  se sont effondrés ? L’homme né des sciences cognitives, celui assimilable à une machine organique que des entrées et sorties des sens déterminent à la manière d’ordinateurs ; cet homme là est supposé libre de tout puisque réduit à un flux d’informations, il ne possède pas d’essence et donc plus de limites. Sans limite, il est capable, seul, de donner sens au monde, à la vie. 

Alors, le religieux (ce qui re-ligare) effondré et les liens du déterminisme abattus, sans système de sens organisé, nous sommes laissés vandales avec les clefs du temple. Il nous appartient complètement de nous construire. Cela est d’autant plus vrai que nos limites premières et originaires étaient matière de choix tout à fait indépendants de notre état de naissance. Le sexe d’abord, qui obligeait à considérer son incomplétude. La naissance, ensuite, inscrivant le nouveau-né dans une chaîne de générations, dans un temps long, lié au passé comme par un cordon ombilical. La mort enfin, à laquelle s’attaquent également les scientifiques. Sans condamner ces évolutions qui permettront peut-être de donner vie comme on fait des emplettes, il faut cependant reconnaître l’abîme qu’elles ouvrent à l’homme qui se fait aujourd’hui son propre Prométhée. L’on appartenait au genre humain, l’on s’appartient tout à fait désormais. De même qu’avec la découverte de la perspective et la révolution métaphysique de Descartes, l’homme adoptait l’homme comme centre du perceptible et de la connaissance, le progrès des droits (avec une minuscule) a bâti une forteresse individuelle inexpugnable tout autant qu’isolée parce que se satisfaisant de l’individu. 

Les hommes naissent libres et égo. Que ne faudrait-il pas réécrire la déclaration universelle des droits de l’homme tant il est vrai que nous venons au monde par nous-même. Lorsque les limites ne sont plus intérieures, il faut les chercher à l’extérieur de soi. Où trouver ce rempart contre la dure réalité du véritable péché originel connu de tous : tout et tout le monde nous est, au fond, indifférent. Jusqu’à nos compagnons et amis vont et viennent dans notre vie et se survivent. C’est à se demander si le pont ténu d’une relation n’est pas grand-chose d’autre que le moyen d’être reconnu par un autre, un moyen de se voir renvoyer l’image que nous entretenons de nous. Je suis ceci ou cela puisque c’est comme cela que l’autre me reconnaît. Mais enfin, j’aurais pu naître ici, demain, là-bas ou hier. Alors, il n’appartient qu’à moi de donner un sens, de me donner naissance. 

Dans toute cette solitude, où trouver maîtres à penser et mythes fondateurs sinon en soi ? L’égo sous stéroïdes s’infiltre dans tous les modes de société. Il tisse sur la toile, s’émaille sur les réseaux sociaux. Libéré, il prend sa propre enveloppe charnelle, sa propre réflexion, comme exaltation du moi avec la sculpture de son corps et les tatouages, par exemple, ne servant non plus à s’identifier à un groupe mais à créer sa propre individualité articulée autour de ses mythes fondateurs. Il faut donc chercher toujours ce qui me distingue de la masse. Avec le storytelling, nous sommes tous devenus des conteurs de soi. 

Je suis bien seul, unique, plus même : je revendique cette singularité. La sensibilité taille alors dans la démesure et assimile l’interaction, qui rappelle l’individu à la société, comme une agression. Dans les mythes qui font la société, le droit, tout particulièrement, témoigne de la reconnaissance du tout à la partie. Toujours plus de droits doivent ainsi protéger le moi de tout et du Tout. Et quand ce vide esseulé se fait oppressant, il est aisé de chercher dans la littérature de développement personnel ou dans les discours pseudo-religieux son instituteur. Nous étions des nains juchés sur les épaules de géants, nous sommes des orphelins juchés sur nos propres épaules. 

Bienheureux, embrassez vos chaînes ! Le bonheur est dans l’abdication de la volonté. Car il est en réalité beaucoup plus difficile d’être libre que d’être esclave. A nous, alors, de bien choisir nos maîtres.

Edgar C

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