La Fascination du Sport

« Panem et circenses » disait le poète Juvénal sous le règne de Trajan. Telle était la doctrine des empereurs romains, dans l’une des plus grandes civilisations de l’Histoire. Ce fut une pensée fructueuse : jamais le peuple ne tua un princeps de Rome. Tout homme censé dira que « manger, c’est la vie », et il aura raison, un besoin vital donc, outre le plaisir gustatif d’une baguette tradition amidonnée. Quant aux jeux du cirques, combats de lutte et courses hippiques, ils étaient considérés complémentaires et suffisants avec le pain afin de contenter la masse, comme si ces jeux captivants comblaient un manque vital. Bien plus tard, Karl Marx déclarait « la religion est l’opium du peuple ». Lorsque l’on met cette citation en parallèle avec la connotation religieuse du football dans la culture brésilienne, le raccourci paraît évident. Mais alors pourquoi se drogue-t-on au sport ?

En première approche pour l’expliquer, l’activité physique au plus haut niveau serait synonyme de limite des capacités humaines, si bien qu’il existe chez l’homme une fascination ambitieuse à concurrencer la biologie. Elle se traduit seule par des chiffres d’athlétisme :  9’’58 le 100 mètres ; 6,16m le saut à la perche. Ces records représentent les possibilités de mouvance de l’être humain au travers des dimensions élémentaires que sont le temps et l’espace. Il est d’ailleurs fréquent que l’intérêt de l’épreuve cycliste échappe aux non-initiés, mais c’est partiellement dans cette optique que réside la compréhension de ce sport. En effet, la pratique est commune, mais le niveau de performance ne l’est pas. Appuyer sur des pédales et réussir à avancer sur les pentes italiennes du Monte Zoncolan, col de 11 kilomètres à la pente moyenne de 12%, n’est aucunement anodin ; le réaliser en une quarantaine de minutes lors du dernier Tour d’Italie relève de l’exploit.

En outre, l’attrait du jeu justifie en grande partie le succès des évènements sportifs. Et des raisons volatiles nourrissent bien souvent l’empathie et les prises de parti les plus intenses. Leur absence peut être suppléée simplement par le catalyseur artificiel qu’est l’argent. Par ce principe, mettre un billet sur une morne affiche de Ligue 1 peut en faire le centre de votre monde pendant 1h30. Seulement, parfois, l’enjeu est tel que la réputation d’un pays est en jeu, le temps se suspend l’espace d’un instant, chacun retient son souffle, jusqu’à laisser éclater joie, euphorie, frustration, tristesse ou désespoir.

Des scènes de liesse inimaginable surviennent alors. Ces phénomènes peuvent se comprendre mais restent inexplicables. Comment des supporters dans leur canapé qui ne participent nullement à la rencontre sportive peuvent-ils célébrer une victoire obtenue par des inconnus ? Le sentiment d’appartenance est tellement puissant qu’il se transcende à travers les représentants d’un club, d’une région, d’un pays : le sportif et le supporter ne sont plus qu’une et une seule entité, et ressentent des émotions équivalentes. Les sacrifices personnels du sportif pourraient même être comparés aux difficultés financières que subit le supporter, conséquences du prix du spectacle.

En ce sens, le sport est considéré à première vue comme un divertissement. Élément essentiel de sa réussite, il possède un pouvoir scénaristique inimitable, un réalisme qu’Hollywood ne se dédaignerait parfois d’imiter. J.R Smith pensant mener à quelques secondes de la fin du match, en premier match des finals de NBA 2018, choisit de conserver la balle au lieu de shooter, et entraîna la perte de son équipe. Cet évènement fut souvent désigné comme le tournant de la rencontre Cleveland Cavaliers vs Golden State Warriors. Le leader de l’Est, Lebron James, s’en endommagea la main de rage à la fin du match, et dû se résoudre à jouer blessé les dernières rencontres. Une histoire qui ne s’invente pas ; il se dit que les affrontements sportifs se jouent sur des détails.

En définitive, s’identifier dans le sport revient à se piquer à l’adrénaline ou à prendre des shots d’émotion. On se défonce à des sensations qui nous manquent. Elles ont pu être aperçues dans de petites quantités lors de l’existence, ensuite commence la recherche d’une source pure et inépuisable, pour se sevrer et faire disparaître des possibles carences. Plus la performance est spontanée, non programmée, naturelle, plus les effets sont puissants.

Ainsi, la spontanéité de la performance est prisée, mais elle se heurte à la nécessité d’une préparation dite scientifique pour son extrême précision, qui minimise le risque d’erreur et par conséquent les pertes économiques et autres déceptions. Effet pervers, il en découle un affaiblissement émotionnel du résultat. De ce fait, les attentes sont calibrées et les surprises deviennent rares ; mais ne sont-elles alors peut-être pas d’autant plus exquises ? Il est dit dans maintes situations que la rareté fait le prix, renverser l’ordre établi devient d’autant plus exceptionnel. L’impressionnant n’est pas dans le niveau de performance, mais dans la différence de moyens pour atteindre ces hauteurs.

Néanmoins, il traîne dans l’air du temps, à tout moment, une odeur de cet inéluctable « c’était mieux avant » : l’époque du sport amateur, des légendes d’antan jamais égalées, et surtout la nostalgie de la première fois. Certes, la première prise est enivrante. Mais afin que les effets soient maintenus, n’est-il pas biologiquement nécessaire d’augmenter graduellement la dose ?

 

 

Baptiste Lavazais

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