Tous à l’opéra : Madame Butterfly

        L’œuvre de Puccini en deux actes prend place à Nagasaki en 1904. Pinkerton, un jeune officier américain, est en service au Japon. Il loue une maison, et en guise d’expérience exotique, il épouse Cio-Cio-San (Madame Papillon en français), une jeune Geisha de 15 ans. Si lui ne voit en ce mariage qu’un simple caprice touristique, pour elle c’est tout l’inverse. Elle l’aime inconditionnellement et va même jusqu’à abandonner sa religion pour adopter celle de son mari en sachant qu’en faisant cela, elle perd sa famille. L’officier retourne en Amérique et lui promet de revenir quelques mois plus tard. Trois ans s’écoulent durant lesquels Butterfly attend Pinkerton dans un dénuement presque total avec leur fils « Dolore » (Douleur), né pendant l’absence de son père. Bien que sans nouvelles depuis des années, Butterfly garde espoir et reste fidèle à son mari, malgré les nombreuses propositions de remariage honorables de japonais fortunés. Pinkerton finit par revenir au Japon après avoir appris l’existence de son fils, mais accompagné de sa nouvelle épouse américaine. Ils désirent prendre l’enfant et l’élever ensemble en Amérique, sans Butterfly. Apprenant la vérité, Butterfly accepte de leur confier l’enfant, mais avant qu’ils ne viennent le chercher, elle se suicide en se poignardant, brisée.

        Cette oeuvre, la préférée de Puccini, est écrite d’après la pièce de David Belasco, elle-même adaptée d’une nouvelle de John Luther Long. Elle sera également la source d’inspiration première de Alain Boublil et Claude-Michel Schönberg lors de l’écriture de Miss Saïgon, une comédie musicale où l’histoire est transposée lors de la chute de Saïgon en 1975. On y retrouve le thème de la femme, omniprésent dans l’œuvre de Puccini qui nomma nombre de ses opéras d’après le nom du personnage principal féminin. Dans toutes ses oeuvres l’italien dépeint la femme comme un être passionné, sensible, fort, entier, dans une ode à la féminité.

        L’histoire est empreinte d’une grande sensibilité et de beaucoup de sensualité grâce au cadre et à la culture nippone. Butterfly est superbe par sa sincérité et l’étendue de son amour – un amour sans limite – qui la consume et la guide, un amour comme on en voit au cinéma dans les vieux films tels que Mélanie Hamilton dans Autant en emporte le vent (interprétée par Olivia De Havilland). L’héroïne ne fait pas pitié au spectateur qui voit venir l’inévitable dès les premières minutes. Son entièreté et sa sensibilité nous donnent envie de défendre cette femme admirable, qui garde la tête haute du début à la fin et qui endure un véritable supplice ne pouvant se terminer qu’en une déception fatale.

Un bel dì, vedremo 

levarsi un fil di fumo sull’estremo 

confin del mare. 

E poi la nave appare 

Poi la nave bianca. 

Entra nel porto, romba il suo saluto. 

Vedi? È venuto! 

[…]

Tutto questo avverrà, te lo prometto. 

Tienti la tua paura. – io con sicura 

fede lo aspetto.

        Après la découverte alors récente de l’Orient par les occidentaux, le thème de l’épouse orientale devient très présent dans l’écriture des contemporains. Le thème se retrouve notamment dans l’opéra de André Messager « Madame Chrysanthème » en 1893. Pendant ces années, l’Europe découvre l’Orient et se passionne pour la culture des pays du Levant. Puccini fera de nombreuses recherches sur la culture, les moeurs, la musique nippone pour écrire Madame Butterfly.

        Pinkerton est détestable par sa bêtise. Il n’a pas de mauvaises intentions en soit et il ne cherche pas à blesser Butterfly. Il est juste trop stupide pour chercher à la comprendre, à la voir comme un humain à part entière, avec des sentiments, des émotions, et une vision des choses différente de la sienne. Pire, il admet lui même être trop lâche pour gérer la situation avant de partir sans avoir vu Butterfly et de laisser sa nouvelle femme se charger de tout.

        Puccini nous livre dans ce drame une critique cinglante de l’homme et de la façon dont il traite la femme, qui affiche bien plus de qualités que lui. Pour résumer, les femmes savent aimer, les hommes non. C’est alors que nous reviennent d’autres héroïnes meurtries comme Sacha dans Ivanov de Tchekov, mais surtout Anna dans la même pièce qui se retrouve dans une situation similaire si ce n’est identique à Cio-Cio-San.

        Plus qu’une mise en valeur de la femme, Puccini oppose ici deux mondes diamétralement opposés. Il nous livre une vraie critique de l’Occident, trop insensible, égoïste, déjà dans une logique de consommation irréfléchie face à l’Orient plus humain, passionné, sincère et avec des valeurs plus simples.

        La mise en scène de Robert Wilson et la direction musicale de Giacomo Sagripanti rendent justice à cet ode à la féminité. On apprécie que l’Opéra Bastille ne massacre pas à nouveau une œuvre phare dans sa poursuite de la modernité. Tous les décors et costumes noirs ou blancs rappellent l’opposition de deux natures et de deux cultures. Cependant, le passage de Butterfly en blanc dans le premier acte pour finir en noir dans le second semble un peu trop évident, facile et illustratif de l’espoir de jeunesse précédant la désillusion et la fin inévitable. Dinara Alieva est époustouflante en Madame Papillon et enchante tout le public. Dmytro Popov fait un Pinkerton correct mais pas transcendant. En revanche on salue la performance de Laurent Naouri qui interprète Sharpless, le consul des États-Unis à Nagasaki, qui, au delà de sa prestation musicale, donne un véritable jeu d’acteur rare à l’opéra.

        Ce choc des civilisations entremêlant amour et trahison rentre dans la liste des classiques à voir de toute urgence.

Aline Humbert

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